L’après 1849

Venise au milieu du XIXème siècle a vécu une situation économique et sociale très critique : la limitation du port franc, entraînant l’effondrement du commerce, l’avilissement de l’Arsenal au profit de Trieste pour la marine, le transfert à Vérone de nombreuses administrations, l’exode de milliers d’habitants, combinés à l’héritage moral de la défaite de 1849 et ses destruction dans la ville, ont conduit de nombreux contemporains à une « civilisation de survie ».

Le pont ferroviaire

Le 10 Mars 1851 Luigi Luciano Gaspari, « Direttore d’Ufficio Superiore della Dogana Principale », affirme la nécessité vitale du rétablissement du statut de port franc pour Venise.

Gaspari ajoute une annexe succincte qui laisse également entendre que l’ouverture prévue du Canal de Suez, qui aura lieu en 1869, rendra nécessaire l’activité du port de Venise. (Luigi Luciano Gaspari, Il ripristinamento del porto franco di Venezia nell’anno MDCCCLI. Osservazioni, Rovigo, Minelli, 1859.)

Le 27 Mars 1851, le statut de port franc a de nouveau été accordé à la cité lagunaire, entraînant une reprise lente et progressive des activités, et après 1850 la situation se trouve facilitée grâce à des mesures économiques et administratives, prises par la puissance autrichienne en particulier en essayant de le rendre moins sensible l’hostilité de la population dans Venise comparée à la partie continentale.

Touristes au pont des soupirs, XIXème siècle

Avec la réactivation complète des liaisons ferroviaires, plusieurs tentatives ont été mis en place pour promouvoir et organiser une activité touristique visant à attirer des visiteurs de l’étranger en particulier. Les sociétés de production ont essayé d’inciter la participation d’entreprises et de capitaux étrangers, et ont été conçus d’importante interventions sur le tissu urbain et des services essentiels tels que, par exemple, l’approvisionnement en eau (voir nos articles à propose de l’eau potable à Venise).

La société lyonnaise De Frigière, Cottin et Montgolfier-Bodin remplacera progressivement, dès 1839, les lampes à huiles par des luminaires alimentés au gaz naturel, et cela malgré les protestations de la population qui se plaignait des mauvaises odeurs.

Les vénitiens sont restés actifs et entreprenants, au niveau régional pour financer et promouvoir la recherche, à la fin du siècle, sur les combustibles minéraux, ils ont aussi investi dans la construction d’une usine textile équipé des technologies de pointe dans Cannaregio, et, quelques années plus tard, la filature de coton « Cotonificio Veneziano di Santa Marta ».

C’est dans la même période que sont nées des industries du secteur alimentaire, qui ont été parmi les activités les plus en pointe, comme les Molino Stucky. Puis, après des moments d’incertitude, dans un autre contexte, les ateliers pour la fabrication du verre à Murano, seront re-développé avec vigueur.

La condition des classes laborieuses demeure en grande partie précaire, en raison des problèmes liés au chômage, à la pauvreté généralisée, le manque de soins de santé, l’alimentation et la structure de l’habitat qui a connu peu d’évolutions.

Porteuses d'eau

Auguste-Frédéric-Louis Viesse de Marmont

Le 20 juillet 1774, naissait à Châtillon-sur-Seine, Auguste-Frédéric-Louis Viesse de Marmont fils d’officier de petite noblesse.

Il poursuit des études à Châtillon, Dijon puis Chalons et entre au service de l’armée.

Auguste-Frédéric-Louis Viesse de Marmont

Il débute sa carrière militaire comme simple lieutenant lors des guerres de la Révolution. En 1793, lors du siège de Toulon, il s’attache au général Bonaparte et dans son sillage connait une ascension fulgurante. Fait colonel en 1796 lors de la campagne d’Italie, général de brigade en 1798 au commencement de la campagne d’Égypte, général de division lors de la seconde campagne d’Italie en 1800, général en chef de l’armée de Hollande en 1804, Marmont est également un intime du général Bonaparte.

Il devient le plus jeune maréchal d’Empire à 35 ans, le 12 juillet 1809 et Bonaparte le crée duc de Raguse.

Les deux années suivantes, Marmont s’éloigne des champs de batailles pour devenir gouverneur des provinces Illyriennes.

Pendant la campagne de France, il combat à Brienne et à Champaubert (10 février), à Montmirail (17 février 1814) mais il est battu à Laon (9-10 mars 1814), ce qui lui vaut des reproches de l’Empereur. Il se replie vers Paris avec ses divisions. Il prend part à la défense de Paris mais capitule le 30 mars. Marmont reçoit dans la nuit du 3 au 4 avril un envoyé des Alliés et signe la reddition de ses troupes, qui défendent la route de Fontainebleau où se trouve l’Empereur. Caulaincourt vient le trouver. Ensemble, ils rendent visite au tsar avec la première abdication de l’Empereur. Souham reçoit en son absence un pli de l’Empereur qui les convoque à Fontainebleau. Affolé, il choisit de faire passer tout le corps, qui défendait la route du palais, à l’ennemi plutôt que d’affronter la colère de Napoléon, qu’il suppose au fait de la reddition. Cela décide le tsar à exiger l’abdication sans conditions de l’Empereur.

Napoléon ne pardonnera pas cette défection à son maréchal. Quand il l’apprend, il murmure : «Marmont me porte le dernier coup». Louis XVIII le fait pair de France. Exilé en 1830 avec Charles X, Marmont parcourt l’Europe, avec un passage à Vienne où il devient tuteur du duc de Reichstadt, fils de Napoléon.

Il emploiera les loisirs de vingt années d’exil à polir des Mémoires où, du haut de ses innombrables et éclatantes victoires personnelles, il donne de péremptoires leçons de haute stratégie à Napoléon Bonaparte.

À l’hiver 1838, lors d’un voyage à Venise, il décide de s’y installer et de quitter définitivement Vienne. En 1841 et 1842, Marmont tente de rentrer en France et de récupérer son château de Chatillon. Ce dernier a été vendu à ses créanciers en 1829 et Marmont tente de le racheter. Mais un accord financier ne peut être trouvé car n’a plus de fortune. Il décide alors de rester à Venise. Il y meurt à 78 ans, le 3 mars 1852.

Antonio Margarini

Antonio Margarini était l’un des chefs de la résistance vénitienne contre l’invasion napoléonienne. Une révolte spontanée, inattendue et soudaine, d’un peuple qui n’a accepté ni la soumission à Bonaparte par le Sénat, accusé de lâcheté, ni la municipalité provisoire établi par les Jacobins. Une révolte que l’armée de Bonaparte a réprimé dans le sang, en utilisant même l’artillerie sur des manifestants au pont du Rialto.

Les troupes françaises de Bonaparte tirent sur la foule au pont du Rialto

On sait d’Antonio Margarini qu’il était vénitien des Stato da Mar, comme natif de  Zara.

On sait qu’il était officier de la marine vénitienne, et en 1797, il avait vingt-cinq ans. Le soir du 12 mai 1797 et il a dirigé et mené un soulèvement, qui voulait s’opposer et saper le gouvernement provisoire de la ville par les français, qui avait remplacé le gouvernement de la République de Venise.

Ce soulèvement a éclaté près du pont du Rialto, et les forces de la municipalité ont rapidement pris le dessus sur les insurgés, faisant usage de leurs armes contre des rebelles armés seulement avec des épées et des mousquets.
Nous savons qu’à l’époque Margarini avait réussi à échapper à la capture, mais a été localisé et capturé quelques jours plus tard.

Traduit en justice, il a été condamné à la peine capitale. Le peloton d’exécution a accompli la sentence dans la soirée du 23 Juin 1797, à 21 heures, sur le Campo de San Francesco della Vigna.

Il ne reste aucune trace de cette sombre histoire, la municipalité de Venise a même toujours refusé qu’une plaque commémorative soit apposée.

On a simplement retrouvées deux lettres.

La première, une longue lettre d’Antonio Margarini à sa mère, écrite le soir du 23 juin 1797. Elle commence ainsi :

« Ma très chère mère,

J’ai l’amertume d’avoir à écrire pour la dernière fois de ma vie, parce que ce soir, juste après le coucher du soleil, je serrai abattu par les troupes de la municipalité provisoire, qui régit Venise, après la chute de la glorieuse Sérénissime République.

Je vais vous expliquer, de façon aussi concise que possible, comment on en est venu à cette extrémité... »

Une lettre du Fra’ Benedetto, écrite le 24 juin 1797, fête de la Saint-Jean-Baptiste.

« Chère Madame Margarini,
J’ajoute ces quelques lignes, sur une feuille de papier séparée de la lettre que vous avez écrit votre fils Antonio, et que je n’ai pas lu, parce que c’est juste que vous soyez le le première à l lire.
Les deux lettres sont envoyées par un frère Vittorio, le frère de Montereale, qui doit aller à Zara dans les prochains jours... »

et plus loin :

« Il est mort à la veille de la fête de saint Jean-Baptiste et, comme lui, est mort en témoin de la Justice et de la Vérité.
Il est mort lors d’une douce soiréede  Juin, dans notre campagne vénitienne…

… Il mourut en pardonnant à ses bourreaux…

Il viendra un jour où Napoléon, qui a fait tant de mal pour notre pays et pour nous tous, sera à son tour le perdant, et qu’il tremblera à l’agonie… Celui qui est plus fort que toutes les armées de l’homme et est plus puissant que toutes les armes à feu dans le monde rétablit toujours la justice.« 

L’Aigle et le Lion – Les chevaux de Venise à Paris, de 1798 à 1815

L’antique, modèle de génie

« Les figures antiques doivent servir de règle et de modèle », énonçait le Dictionnaire portatif de Pernety (1757). Témoins de l’excellence de l’art du métal dans l’Antiquité, les chevaux de cuivre doré de Venise incarnent cette notion d’antique qui prend au XVIIIe siècle la dimension de beau idéal, d’art parfait.

Transportés à Venise en 1204, à la suite du sac de Constantinople par les croisés, ces chevaux avaient jusque-là composé un magnifique quadrige qui ornait l’hippodrome de Byzance. Datant d’un passé plus lointain encore, leur perfection esthétique conduit à leur attribuer, au XVIIIe siècle, une origine grecque, car on considère alors l’art romain comme  » décadent « . On estime plus sûrement aujourd’hui qu’ils ne sont pas antérieurs au IIe siècle.

Bonaparte qui s’empare de Venise à la suite de la première campagne d’Italie cède la plupart des possessions de l’ancienne République à l’Autriche, par le traité de Campoformio (17 octobre 1797). Avant d’évacuer Venise, les Français procèdent à l’enlèvement des chevaux de Saint-Marc pour les faire transporter à Paris. Avec une vingtaine de toiles de maîtres et 241 manuscrits grecs et latins déjà saisis en octobre, ils doivent y figurer comme  » monuments des sciences et des arts « .

Les chevaux de Saint-Marc

« Ils sont enfin sur une terre libre  » : la Grande Nation

Les lourds chevaux (900 kg chacun), hauts de 2,33 m et longs de 2,53 m, sont descendus du portique de la basilique en présence de la foule des Vénitiens et de l’armée d’Italie. Mais le dessin de A. C. Vernet gravé par J. Duplessi-Bertaux ne montre pas les vives réactions d’opposition que l’enlèvement du 13 décembre 1797 suscita parmi les Vénitiens.

Enlèvement des chevaux de la basilique Saint-Marc de Venise

A l’époque, le transport des charges lourdes se fait par eau. Sous la responsabilité de la Marine, les chevaux sont envoyés par mer à Ancône. Ils en repartent sur une frégate, le 5 mars 1798 et arrivent à Toulon le 6 avril. Un rapport rédigé alors sur l’état des chevaux  » corinthiens  » – on les croyait originaires de Corinthe – les révèle en bon état, malgré quelques réparations à prévoir aux jambes. Chargés sur deux bateaux à Arles, les chevaux remontent à Paris par le Rhône, la Saône, le canal du Centre, la Loire, les canaux de Briare et du Loing, puis la Seine, pour rejoindre les autres œuvres envoyées d’Italie. Le convoi n’ayant atteint Paris que le 17 juillet, soit après les festivités du 14 juillet, la réception des objets d’art et de sciences d’Italie fait l’essentiel du programme de la fête de la Liberté de l’an VI, les 9 et 10 thermidor. Les commissaires aux Sciences et aux Arts de Venise ont assuré l’acheminement dans les plus brefs délais pour l’époque : trois mois d’Arles à Paris.

De toutes les grandes fêtes de la Révolution, « l’entrée triomphale des objets de sciences et d’art recueillis en Italie », où s’intercalent des œuvres musicales, est sans conteste la plus originale : les honneurs du triomphe sont accordés non à un homme, mais aux productions de l’esprit humain et à l’histoire naturelle. Le programme de la fête au Champ-de-Mars place les chevaux en tête des « Monuments de la sculpture antique ». La relation très colorée de Wilhelm von Humboldt en retrace l’impression sur le spectateur de l’époque.

Programme des Fêtes de la Liberté et Entrée triomphale des objets de Sciences et d’art

Des inscriptions les précèdent dans le cortège :  » La Grèce les céda, Rome les a perdus/ Leur sort changea deux fois, il ne changera plus  » et  » Ils sont enfin sur une terre libre « . Ce dernier slogan, de portée générale dans l’esprit de l’époque, avait aussi un sens dans la théorie du défenseur du néoclassicisme, J. J. Winckelmann : l’œuvre d’art, création libre, ne peut s’épanouir qu’en terre de liberté.

Pendant dix-sept ans les chevaux restent à Paris. D’abord entreposés aux Invalides, ils sont ensuite disposés sur quatre piliers de la grille qui entoure la cour des Tuileries. En 1808, ils viennent couronner l’arc de triomphe du Carrousel édifié à la gloire des armées napoléoniennes par Percier et Fontaine. La peinture de Bellangé montre l’arc de triomphe tel qu’il se présentait, à l’entrée de la cour du palais des Tuileries ; le quadrige attaché à un char domine de sa splendeur le cadre grandiose des revues militaires de l’Empire.

Un jour de revue sous l’Empire (1810) - Joseph-Louis-Hippolyte Bellange

La présence des chevaux à Paris sous l’Empire suscite bien d’autres représentations : du frontispice de la Description de l’Egypte où Napoléon-Apollon mène le quadrige au vase étrusque à rouleaux d’Antoine Bérenger, où les grands chevaux dorés, dotés de crinières noires, tirent symboliquement le char de Laocoon.

Restitués en 1815, à la chute de l’Empire, les chevaux reprennent leur place à Venise, sur le portique de Saint-Marc. Pour les remplacer sur l’arc de triomphe du Carrousel, Charles X confie au sculpteur Bosio la réalisation d’un nouveau quadrige.

L’Aigle et le Lion – Lorsque le lion couronnait l’aigle

Campo San Stefano, le palazzo Loredan est le siège de l’Istituto Veneto di Scienze Lettere ed Arti. Le vaste atrium rassemble  les bustes des célébrités vénitiennes, formant ainsi une sorte de panthéon.
Sur un palier à l’entresol, une fresque raconte un épisode de l’histoire de l’Aigle et du Lion.
Napoléon est l’instigateur de cet Istituto (25 décembre 1810), mais quand même sa présence est surprenante, si elle n’a pas un grand intérêt artistique, elle a un intérêt documentaire certain.

Giovanni Carlo Bevilacqua,"Allegoria napoleonica", Napoleone reçoit la couronne de Venise (Palazzo Loredan)

Cette fresque que l’on croyait perdue, faisait partie d’un cycle à la gloire de Napoléon. Les Autrichiens ne l’avaient pas martelée, comme on le croyait, mais seulement badigeonnée. Les récents travaux de restauration l’ont révélée.
Elle représente l’empereur, accompagné de la Paix et de la Renommée, au lendemain d’Austerlitz, victoire qui a redonné Venise à la France. Celle-ci portant la couronne impériale et accompagnée de l’Italie avec la Couronne de Fer, accueillent l’empereur.
En retrait à droite et tenant le cheval, le général Louis Baraguay d’Hilliers, commanditaire de l’œuvre lorsqu’il était administrateur (gouverneur militaire) de Venise au nom du roi d’Italie (Napoléon) entre août 1808 et avril 1809. Le général avait ses quartiers au palazzo Loredan.
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Le général Louis Baraguay d’Hilliers avait déjà été le premier gouverneur militaire français à la chute de la République du 16 mai au 15 septembre1797, il est connu pour être l’officier français de la Révolution Française qui a été le plus souvent emprisonné.
Il occupe le Frioul et stationne en Italie orientale de 1806 à 1809. En septembre 1808, il est fait comte de l’Empire.
En 1812, Baraguey d’Hilliers participe à la campagne de Russie et devient gouverneur de Smolensk. Il est ensuite placé à la tête d’une division du 9e Corps d’Armée de Victor avant d’être très grièvement blessé au cours de la retraite. En novembre, suite à de graves échecs, il est suspendu de ses fonctions et envoyé à Berlin pour y être jugé par une commission d’enquête.
Il y meurt le 6 janvier 1813, d’une « fièvre inflammatoire et nerveuse » provoquée, dit-on, par le chagrin que lui ont causé sa mise en accusation et sa disgrâce.

L’artiste qui a peint la fresque est Giovanni Carlo Bevilacqua (1775–1849), un artiste vénitien prolifique  surtout pendant l’occupation française.
Il oublia bien vite ce qu’il avait fait au Loredan, les bouleversements politiques ayant fait disparaître toute représentation de Napoléon à Venise.

L’Aigle et le Lion – Quand l’Aigle fait le paon

Au mois de novembre 1807, l’Empereur se rendit en Italie. Le principal but de son voyage était de visiter Venise, réunie récemment au royaume.

Cette visite de Venise, il la fit avec sa sœur, Élisa, la princesse de Lucques.

Dès qu’elle fut autorisée à se joindre aux souverains d’escorte, Élisa quitta Lucques, le jeudi 26 novembre 1807, à midi, accompagnée de sa dame d’honneur, Camille Mansi, du chevalier Mansi, de son grand écuyer Bartholomé Cénami, de la signora Olympe Fatinelli, soeur de ce dernier et dame du palais, et de quelques autres personnes distinguées.

Après Ferrare, elle embarqua au Pont Obscur, et le voyage continua en bateau sur le Pô. Le 29 novembre à quatre heures du matin elle atteignait Venise avec son cortège. Au petit matin, elle alla visiter l’église de la Salute, et le palazzo della Carita.

Napoléon qui avait quitté Milan le 28 novembre au matin, diné à Vicense et traversé Padoue de nuit arriva fort tard dans son palais de Strà (un des six palais de Napoléon dans son royaume).

Le patriarche de Venise, Monseigneur  N. X. de Gombaloni, venait, deux mois plus tôt, au moment de partir pour Milan, d’être décoré du grand Aigle de la Légion, et reçut de l’Empereur une tabatière en or avec son portrait entouré de diamants. Napoléon s’était ainsi assuré des bonnes dispositions d’une des premières fonctions de la cité.

Le 29 novembre a 15 heures, Napoléon arriva à Fusine, au bruit du canon et des cloches. La princesse Élisa l’y attendait avec sa suite.

Le Podestat le saluait au nom de tous les vénitiens, tandis que deux noirs lui présentaient les clefs de la ville, une en or, l’autre en argent. Puis il embarqua sous les vivats de la foule, alors que la flotte de l’Adriatique fit entendre une nouvelle décharge d’artillerie.

Élisa occupait une place dans la péotte impériale, non loin du chevalier Daniele Renier, podestat, avec qui l’Empereur conversait. Le navire impérial était surchargé d’attributs ingénieux et dorés, tapissée à l’intérieur de soieries et de velours nacarat. Elle avait été spécialement construite pour la circonstance, par le génie, aux frais de la municipalité.

Des dais à jour, placés à l’arrière et recouverts de vélums permettaient aux divers souverains auxquels ils étaient destinés, d’être abrités et vus tout ensemble. Les gondoliers étaient en habits de satin blanc brodé de galons d’or.

Le canot des marins de la Garde suivait immédiatement le péotte de la ville.

Visite de Napoléon Ier à Venise en 1807 - Giuseppe Borsato : 65 x 90 cm; 1807; Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon

Ci dessus, l’ Empereur Napoléon Bonaparte préside les régates sur le grand canal depuis le balcon du palais Balbi à Venise le 2 décembre 1807, le tableau à été réalisé par le peintre vénitien Giuseppe Borsato (né en1771, mort en 1849) à qui l’on avait également confié la réalisation des structures éphémères érigées à l’occasion de l’entrée de l’empereur dans Venise. Le peintre d’architecture qui a représentées ces cérémonies dans six tableaux conservés à Paris, à Rome et à Versailles dont la chronologie et les commanditaires peuvent être précisés.

L’Aigle et le Lion – Les chevaux pillés

Les Vénitiens rapportèrent les chevaux suite au pillage de Constantinople le 12 avril 1204, ils proviennent de l’hippodrome de l’ancienne capitale et ont été rapportés par le doge Enrico Dandolo
Chacun des chevaux pèse environ 875 kg, et les têtes n’ont certainement pas été remises à leur juste place après le déménagement de Constantinople. Le char antique, lui, a entièrement disparu.
Ces chevaux de bronze sont en réalité, d’après les analyses chimiques pratiquées dans les années 1980, de cuivre doré presque pur. Ils ne remontent probablement pas au-delà du IIème siècle, selon la plupart des historiens actuels.
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Or cette œuvre insigne n’a pas seulement tenté le doge Dandolo, mais aussi un autre illustre pillard, Napoléon Bonaparte, qui les a empruntés en 1805 pour tirer son char sur l’arc de triomphe du Carrousel terminé en 1808, où le jeune Eugène Delacroix a pu les admirer quand il avait entre 1O et 17 ans.
En 1797, Napoléon Bonaparte, alors général en chef de l’armée d’Italie du Directoire, prend Venise durant la première Campagne d’Italie (1796-1797).

Napoléon, envahisseur de l’Italie, céda Venise à l’Autriche, en 1797. Il en emporta, entre autres, le quadrige dans son butin de guerre. Devenu empereur, il les fait installer sur les grilles des Tuileries, puis sur l’Arc de Triomphe du Carrousel, édifié à Paris en hommage à la Grande Armée, entre 1807 et 1809.
Inutile de préciser que cet envahisseur qui dépouilla Venise est particulièrement haï des vénitiens. En 1805, Venise rejoignit le royaume d’Italie.

En 1815, après la bataille de Waterloo et la chute de Napoléon, le Congrès de Vienne les restitua les chevaux aux Autrichiens qui les ramènent à Venise. En 1828 le sculpteur Bosio les remplaça sur l’Arc de Triomphe du Carrousel par la copie que l’on y voit encore, en les faisant conduire par une allégorie de la Restauration tandis que l’empereur Napoléon Bonaparte déchu était remplacé par une représentation de la Paix.
Venise récupèrera son quadrige en 1815, mais ne se dépara plus de sa haine envers Napoléon, les chevaux, eux regagnent le balcon de la basilique San Marco.

C’est Vicenzo Chilone qui a peint le retour des chevaux de San Marco en 1815.

Ritorno dei cavalli a San Marco – Vizenzo Chilone, Palazzo Treves Venezia

Dans les années 1980, les chevaux originaux ont été placés dans le musée de la Basilique et remplacés par des répliques pour les préserver de la pollution atmosphérique. Déjà ternies au bout de vingt ans, les répliques ont dû être nettoyées et restaurées en 2006.

L’Aigle et le Lion – L’Ala Napoleonica

Fin 1805, Venise devint la seconde ville du Royaume d’Italie nouvellement créé, tandis que Milan, la capitale, accueillait le vice-roi Eugène de Beauharnais. Couronné Roi d’Italie le 26 mai, Napoléon s’aperçut vite qu’il avait besoin, dans la cité lagunaire, d’un ensemble architectural suffisamment important pour abriter les bureaux de son administration et loger la Cour lors de ses déplacements, que l’on prévoyait nombreux.

Son choix se porta sur la place Saint-Marc, centre politique et religieux de l’ancienne République vénitienne, et plus particulièrement sur l’ensemble formé par la Zecca (Monnaie), la Libreria Marciana et les Procuraties nouvelles.

Piazza San Marco à Venise, vers 1176. A l'opposé de la Basilique, pendant la fête de l'Ascention, devant l'église Sansovino, détruite par Napoléon - Francesco Guardi

Il manquait cependant des aménagements dignes d’un palais royal : une vaste salle destinée aux fêtes et aux cérémonies publiques, un escalier monumental et une ouverture sur la place Saint-Marc. C’est pour répondre à cette triple nécessité que Napoléon ordonna la construction de l’Ala Napoleonica, face à la Basilique. Auparavant, la place était fermée par un ensemble tripartite et asymétrique composé de l’église San Geminiano et des deux ailes en retour des Procuraties nouvelles et anciennes. Sur l’intervention d’Eugène de Beauharnais, le projet retenu fut celui de l’architecte Giovanni Antonio Antolini, qui prévoyait la destruction de cet ensemble.

Dessin VII, titré "Nuova Fabbrica del Palazzo Reale", du livre : La Piazza di San Marco in Venezia, descritta da Antonio Quadri e rappresentata in XVI. tavole rilevate ed incise da Dionisio Moretti, Venezia 1831

Après de multiples vicissitudes et le remplacement d’Antolini par Giuseppe Maria Soli, assisté de Lorenzo Santi, le nouveau bâtiment fut achevé en 1836, durant l’occupation autrichienne. Napoléon et Eugène ne visitèrent jamais le monument, mais celui-ci conserva sa dénomination d’origine pour rappeler qu’il avait été commencé durant les années françaises.

L’aile Napoléonienne a parachevé l’ordonnancement de la place Saint-Marc en l’unifiant avec cohérence. Côté Basilique, l’élévation extérieure s’inspire de celle des Procuraties nouvelles. La façade vers l’Ascensione est plus composite et s’inspire du modèle sansovinien de la Libreria.  Au centre du bâtiment, un grand portique (Sottoportego San Geminiano) fait communiquer la place Saint-Marc avec le reste de la ville. Il donne accès à l’escalier d’honneur, chef-d’œuvre néo-classique, dont la décoration fut dirigée par Giuseppe Borsato, le dernier grand peintre décorateur vénitien, qui travailla également au théâtre de la Fenice. Rampes à balustres, pilastres ioniques, revêtements en pierre et marbre rose, bas-reliefs de Victoires ailées et de guirlandes, trophées militaires et scènes de l’histoire antique composent un ensemble d’une rare élégance. La fresque du plafond, Le Triomphe de Neptune est l’œuvre de Sebastiano Santi.

Piazza San Marco - 1870 - Giorgio Sommer

L’escalier d’honneur conduit dans un premier salon, actuellement occupé par la librairie du musée Correr, et qui servait à l’origine de vestibule à la salle de bal. Ses murs et son plafond sont ornés de fresques et de peintures en camaïeu dues à Borsato et à son atelier. La salle de bal fut achevée à une époque tardive ; son ample balustrade, son élégante colonnade et la richesse de son ornementation en font un lieu privilégié pour l’organisation d’événements de prestige tels que concerts et expositions. La salle du trône était quant à elle destinée à cet effet. Enfin, l’Aile Napoléonienne est unifiée par un long corridor dont les fenêtres donnent sur la place Saint-Marc.

Depuis plusieurs années, la Direction des Musei Civici Veneziani s’est engagée dans un vaste programme de restauration et de conservation des bâtiments abritant le Musée Correr. Une importance particulière a été accordée à l’Ala Napoleonica. Les travaux ont, entre autres, abouti à une spectaculaire restauration de la salle de bal.
Le Comité Français de Sauvegarde de Venise a entrepris aujourd’hui la restauration de la partie centrale du monument. Les travaux se concentreront sur trois lieux principaux : le portique de San Geminiano, le grand escalier d’honneur et le vestibule de la salle de bal. La Fondation Napoléon est partenaire de cette opération de mécénat.

L’Aigle et le Lion – Napoléon, Venise, Karabagh…

Le rôle de Bédros Abessov, arménien du Karabagh dans le sauvetage du Monastère de Saint-Lazare.

Depuis six ans, la République de Venise n’existait plus, le Souverain Pontife était en exil. La petite Congrégation n’avait pas même le nécessaire pour vivre, parce que ses épargnes placées à la Monnaie de la République, ne produisaient plus, comme au temps de la Sérénissime . Le royaume d’Italie, sous l’hégémonie de la France, ne montrait pas la même sympathie que la République vénitienne.

Revue Pazmaveb de Venise

Dans une circonstance si critique et si désolante, l’Abbé Akonz, esprit calme et éclairé, appela à Venise les Pères anciens et tint conseil. Il fut décidé de faire des démarches, auprès des autorités françaises à Rome, à Paris, à Milan et même à Constantinople, où était ambassadeur M. Ruddin. Le Père Mesrob Agatchrakian, chimiste très connu, nommé chevalier par le Sultan, Meritissimus par l’Empereur d’Autriche, et plus tard membre de l’Institut minier de Paris, fut envoyé à Paris. Le P. Mesrob devrait agir sur la Cour de Napoléon par des savants de sa connaissance.

P. Gabriel Avedikian, vicaire général de la Congrégation fut envoyé à Rome ; il devait voir le Cardinal Fesch , oncle de l’Empereur, qui habitait a Civitavecchia, « Représentant, dit notre chroniqueur, du plus grand monarque de l’univers ».

Le Cardinal Fesch, connaissait déjà l’Abbé Akonz. Ce dernier lui avait été présenté en 1804, et le cardinal s’était vivement intéressé aux publications de l’Imprimerie mekhitarienne, surtout au sujet des ouvrages d’Eusebe de Césarée, de Philon le Juif et de divers Saints Pères. Il avait promis alors sa protection efficace pour la Congrégation arménienne. Et voici que l’occasion se présentait.

Carte de Venise au XVIIIème siècle établi par Henri Chatelain en 1719

Le P. Avedikian remit un Memorandum, semblable à ceux que devaient présenter lee autres envoyés. Ce memorandum contenait les trois propositions suivantes :

I. La Congrégation mekhitariste est établie à Venise, pour développer dans sa nation, en Orient, la religion catholique et les sciences.

II. La Congrégation n’est pas mendiante, et ne se procure pas des ressources à Venise. Elle vit soutenue par ses co-nationaux en Orient, et du produit de la vente des livres qui sont envoyés partout jusqu’aux Indes. Son capital était place à la Monnaie de Venise, moyennant un intérêt de 26420 livres. Après la destruction de la République de Venise, l’Autriche n’a plus donné que 12670 livres, puis a réduit la rente à 800 livres par mois. Il est impossible de vivre ainsi. Nous supplions que les 26420 livres, nous soient versées de nouveau.

III. La Congrégation, étant de nationalité étrangère, devrait être déchargée de toutes les charges qui sont pour les religieux du pays, et jouir de toutes les exemptions obtenues en Orient par les Français et les Italiens.

Le Père Gabriel Avedikian Vicaire général de la Congregacion

… L’empereur Napoléon vint à Venise le 27 novembre 1807. L’Abbé Akonz demanda une audience « pour lui présenter. ses hommages. » Le 5 décembre, Rustem, le mameluk de l’Empereur, arménien, vint à St. Lazare et remit à l’Abbé le billet d’audience, écrit par Mgr Codronchi, archevêque de Ravenne, grand aumônier de Sa Majesté Impériale et Royale, où on lui annonçait, qu’il serait reçu le lendemain à 8h 1/2 par l’Empereur, et lui recommanda de ne pas manquer l’heure.

Qui connaît la vie et le caractère de Napoléon, doit savoir que ses audiences étaient courtes, tranchantes. Ainsi doit-il avoir été à l’égard de l’Abbé Akonz, quand il s’est présenté avec son vicaire général. L’Abbé présenta pendant l’audience une supplique, relativement aux questions déjà indiquées. Pourtant, il n’aura pas reçu une réponse décisive ou consolante, autrement il l’aurait mentionnée dans ses lettres aux Pères en Orient. Seulement dans une lettre au Père B. Aucher, il note que la supplique aurait pu être rédigée avec plus d’efficacité.

Les mois qui s’écoulèrent de 1808 jusqu’en août 1810 furent tous inquiétants pour la Congrégation, quoique des encouragements confidentiels ne manquèrent pas de la part d’amis haut placés et de M. Bédros de Karabagh.

Cependant la Congrégation assistait tous les jours à la dispersion des autres Communautés de Venise, ou à leur transplantation dans des pays lointains. La Congrégation des Bénédictins Olivetains de l’ile de Sainte Hélène, en face de St. Lazare, avait disparu définitivement. Ces deux petites iles s’appelaient « les deux yeux, les deux perles de la Lacune. » Cette disparition chagrina beaucoup nos Pères. Mais ce qui les troubla fortement, ce fut le décret du 12 mai, qui supprimait tous les couvents. L’impression générale et douloureuse fut des plus navrantes, non seulement pour les religieux, mais aussi pour les âmes pieuses. On devait déposséder les monastères séculaires, les riches bibliothèques, enlever les manuscrits précieux, les ors et les étoffes des églises, les meubles artistiques. Tout devait être enregistré et transporté à la disposition du gouvernement. Tous étaient sécularisés, hommes et femmes.
On voulut tenter une dernière démarche à Milan, et l’on envoya de nouveau le P. Zohrabian au Prince Eugène, avec une nouvelle instance. Le sus-dit Père fit toutes les démarches possibles, mais dans sa lettre du 5 août il ne donnait aucun espoir de succès.

Seulement, il avait su de son ami Opizzoni, que la supplique de la Congrégation présentée au Prince Eugène, avait été remise à l’Empereur, « Humainement il ne reste plus rien à faire, ajoutait-il, ainsi j’ai fini ce que ma Congrégation m’avait ordonné, et il ne reste aucune raison de s’attarder ici, nous sauront vite ou tard le résultat de nos démarches, que Dieu nous bénisse ».Ainsi il ne restait plus rien à faire qu’à attendre, l’anxiété au cœur. Dans de telles conditions, on commença les jeunes préparatoires à la fête de la Nativité de la Ste Vierge, jour anniversaire pour la Congrégation, ce jour-là était celui où la Congrégation avait été fondée par l’Abbé Mekhitar. Et voici que le 4 septembre le Prince Eugène arrive à Venise, et M. Bedros de Karabagh se présente au couvent, porteur de deux copies d’un décret de Napoléon, signé le 17 août, déclarant que la Congrégation des Pères Mekhitaristes était maintenue.

Le Prince Eugene de Beauharnais, Vice-Roi d'Italie (1781-1824), par Andrea Appiani

La nouvelle se répandit dans le couvent comme la foudre. Soudain retentissent toutes les cloches de la tour de l’église. Tous les religieux se ruent dans les couloirs pour demander les nouvelles. La joie de tout le monde est indescriptible. On court à l’église, pour baiser l’autel de la Ste Vierge. On chante le « Te Deum » interrompu par les sanglots des anciens.

Source INMF

L’Aigle et le Lion – La Muiron

Lorsque le 15 novembre 1796 Bonaparte pénétra dans l’Arsenal de Venise, il découvrit six vaisseaux et six frégates de la marine vénitienne, plus trois vaisseaux de 64 canons et deux frégates de 44 en construction. Il en prit aussitôt possession.

Bonaparte débaptise tous ces navires et leur attribue à chacun un nouveau nom. Les vaisseaux portent le nom d’officiers tombés au champ d’honneur durant la campagne d’Italie :  Dubois, Causse, Robert, Banel, Sandos, Frontin. Les frégates, quant à elles, prennent le nom des récentes victoires françaises : Mantou, Leoben, Montenotte, Lonato, Lodi, Rivoli.
Du 23 juillet au 29 octobre, sont achevés et lancés à Venise trois nouveaux vaisseaux, nommés Laharpe, Stengel et Beyrand, et deux nouvelles frégates, nommées Carrère et Muiron. S’il décida que l’une de ces frégates s’appellerait la Muiron, c’est en mémoire d’un épisode de la bataille d’Arcole au cours de laquelle le colonel Muiron, se jetant devant Bonaparte et le couvrant de son corps pour le protéger, avait sacrifié sa vie pour le sauver.

Qui est Muiron ? Jean-Baptiste Muiron est né le 10 janvier 1774, fils d’Eustache Nicolas conseiller, fermier général du roi, et d’Anne-Adélaïde Grossard de Verly, son épouse. Il participe en 1793, en tant que second capitaine de la 22ème compagnie d’artillerie légère, au siège de Toulon. A cette occasion, il rencontre et se lie d’amitié avec Bonaparte. Il devient rapidement son aide de camp et participe ainsi à la première campagne d’Italie. Il meurt donc durant la célèbre charge sur le pont d’Arcole, le 15 novembre 1796.

Bonaparte annonce à Euphrasie, la femme alors enceinte de Jean-Baptiste, la mort de son mari par une lettre écrite le 19 novembre 1796 :

« Muiron est mort à mes côtés sur le champ de bataille d’Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher, j’ai perdu un ami auquel j’étais depuis longtemps attaché, mais la patrie perd plus que nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents que par son courage.
Si je puis vous être bon à quelque chose, à vous ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi. »

Quelques jours plus tard, Euphrasie accouche d’un fils, et meurt à son tour tout autant de chagrin que des suites de l’accouchement, le nouveau-né s’éteint également quelque temps plus tard.

Le général annonce également la mort de son aide de camp au directoire exécutif :

« J’ai eu deux de mes aides-de-camp tués, les citoyens Elliot et Muiron, officiers de la plus grande distinction ; jeunes encore, ils promettaient d’arriver un jour avec gloire aux premiers postes militaires. »

La Muiron est prête à prendre la mer le 26 août 1797. D’abord prévue pour être armée en course, elle est finalement incorporée à l’escadre qui doit transporter en Égypte le corps expéditionnaire.
La Muiron est une frégate armée de 28 canons de 18 et 16 canons de 8 (en tout 44 canons donc). Ses dimensions sont les suivantes : 47,8 x 12 x 5,5 mètres. La frégate, bien qu’à l’origine de conception italienne, est terminée par l’ingénieur Forfait, ce qui explique certainement que les dispositions générales de La Muiron soient typiques des frégates françaises de l’époque.

En 1798, La Muiron fait partie du corps expéditionnaire français quittant Toulon pour l’Égypte. Elle traverse avec le reste de la flotte la Méditerranée vers Alexandrie entre mai et juillet 1798. Restée sur place, la frégate y est radoubée et sa coque doublée de cuivre. Elle ne participe donc pas à la bataille d’Aboukir.

Le 22 août 1799, c’est à son bord que Bonaparte décide de rentrer en France.
Au cours du long voyage, une conversation entre Bonaparte et Monge porte sur une potentielle prise par les Anglais :
– Bonaparte : « Si nous devions tomber au pouvoir des Anglais, quel parti faudrait-il prendre ? Nous résigner à la captivité sur des pontons ? Impossible ! Il faudrait nous faire sauter ! »
– Monge intervint alors : « Général, vous avez bien apprécié votre position ; le cas échéant, il faudra comme vous l’avez dit, nous faire sauter. »
– A quoi, le ci-devant général de l’armée d’Orient répondit : « Je m’attendais à ce témoignage d’amitié de votre part ; aussi je vous charge de l’exécution.« 

Le 8 octobre, huit à dix voiles britanniques sont repérées. Suite au branle-bas de combat et la cessation du danger, on recherche Monge. On trouve le savant à côté de la sainte barbe, une lanterne allumée à la main. (Source : Pairault, Gaspard Monge Le fondateur de Polytechnique, Tallandier.)

Après bien des inquiétudes la frégate, avec son illustre passager, mouille enfin dans la rade de Fréjus, ayant réussi à tromper la vigilance des Anglais.
En 1801, la Muiron participe à la bataille d’Algésiras. En 1807, Napoléon écrit au Ministre de la Marine : « je désire que la Muiron sur laquelle je suis revenu d’Égypte, soit gardée comme un monument et placée de manière à ce qu’elle se conserve, s’il est possible, plusieurs centaines d’années… » Un règlement particulier est aussitôt édicté : la Muiron est ancrée en bonne place dans le port de Toulon, avec cette inscription en lettres d’or sur la poupe : « La Muiron, prise en 1797 dans l’Arsenal de Venise par le conquérant de l’Italie. Elle ramena d’Égypte en 1799 le sauveur de la France« .

Mais les gouvernements successifs ne tinrent pas compte du souhait de Napoléon et la Muiron, désarmée, servit « d’amirale » à Toulon ; on ne connaît même pas exactement le sort final qui lui fut réservé : vendue pour les uns, foudroyée pour les autres.


Napoléon vouait un véritable culte à la Muiron, cette petite frégate qui lui avait permis de passer sain et sauf à travers la flotte anglaise lors de sa traversée d’Alexandrie à Fréjus. En 1803 il en fit exécuter une maquette qu’il plaça dans son Cabinet de travail, à la Malmaison. Ce modèle d’une exécution remarquable est aujourd’hui exposé au Musée de la Marine de Paris.

La Muiron
Modèle au 1/72e de la frégate de 44 canons prise en 1797 dans l’arsenal de Venise par Bonaparte. Maquette de Jean Lille et Claude Meirier, en bois, coton, verre et laiton.

L’Aigle et le Lion – Quand l’Aigle attaque le Lion

Le 12 mai 1797, les troupes de Napoléon prennent Venise, mettant ainsi fin à 14 siècles d’indépendance de la Sérénissime. Quand Bonaparte entre dans Venise, qu’il exècre, c’est le début de dix-huit années de confrontation entre l’Aigle et le Lion…

12 et 15 mai 1797

A la suite de ses victoires en Italie, Bonaparte décide brusquement de s’emparer de Venise. Dès 1797, Bonaparte n’a que faire des instructions du Directoire, qui varient d’ailleurs en fonction du directeur qui l’emporte. Prendre Venise permettrait de récupérer immédiatement une marine bien équipée, d’alimenter les caisses de l’armée d’Italie sans frais et, pour Bonaparte entré en Autriche, d’empêcher les Autrichiens de tenter un mouvement sur sa droite.

Le 17 avril 1797, alors que les troupes de Bonaparte occupent Vérone depuis novembre, des troubles qualifiés de Pâques véronaises fournissent à Bonaparte un prétexte pour intervenir. Trois jours plus tard, sous le feu ennemi, un navire de guerre français perd son capitaine, le jeune Laugier, au large du Lido. Le 1er mai, Bonaparte déclare la guerre à la Sérénissime. Mais, dès le 12 mai, le doge Ludovico Manin et le Grand Conseil se démettent conjointement de leurs fonctions, abolissent la République et s’en remettent à un gouvernement provisoire. Le 15 mai, 3000 Français embarquent à Mestre sur 40 chaloupes et investissent Venise dans le calme.

Le général Bonaparte doit tout de même se justifier devant le Directoire, pour cela, il rédige des notes destinées à préparer le discours devant cette assemblée. Nous avons retrouvé ces notes aux Centre Historique des Archives Nationales…

Transcription partielle – Note autographe du général Bonaparte sur les événements de Venise. [fin juin 1797]
NB : cette transcription reproduit fidèlement l’orthographe, la ponctuation et la syntaxe du texte original

[…] Bonaparte avait passé le Tagliamento et entrait en Allemagne, lorsque les insurrections se manifestèrent dans les états de Venise : donc elles étaient contraires aux projets de Bonaparte ; donc il n’a pas pu les favoriser.

Lorsqu’il était dans le cœur de l’Allemagne, les Vénitiens assassinent plus de 400 Français, chassent ceux qui étaient dans Venise, assassinent l’infortuné Laugier et offrent l’exemple d’un peuple fanatisé et en armes.
[…]


Arrivé à Mestre, où il plaça ses troupes, le gouvernement vénitien lui envoya deux députés… avec un décret du Grand Conseil, de la teneur suivante, sans que Bonaparte l’eût sollicité et eût même songé à faire aucun changement dans le gouvernement de ce pays.

Le gouverneur de Venise était un vieillard de 99 ans, qui vivait en soutenant dans son appartement une atmosphère tempéré mais qui versa à la première secousse.

Tout le monde resentait la nécessité de rajeunir ce gouvernement de 1 200 ans, d’en simplifier le rouage pour en sauver l’indépendance. Honneur et gloire à la masse des nobles du Grand Conseil ! Ils montrent dans cette occasion un patriotisme, un zèle que leur patrie admire. “ Je perds tout, disait toute éperdue l’aristocratie ; mais le Gouvernement est très faible, très vieux ; sans la démocratie, notre nation est perdue. ” De sorte que l’aristocratie avait vécu, et elle était détruite dans toutes les têtes, et le peuple perdait l’espoir de s’organiser.

On délibère : 1° sur la manière de réorganiser le gouvernement ; 2° sur les moyen d’appaiser les mânes de ses frères d’armes assassinés aux Pâques de Vérone, il voulait que le Grand Conseil fit arrêter les inquisiteurs ; il leur accorda ensuite une armistice et leur donna rendez-vous à Milan.
[…]


Bonaparte accorda une division de son armée pour faire la police et la sûreté de Venise. Tous les habitants étaient dans leurs demeures. On les fit tous armer et les nobles secondèrent le peuple. Le … fut sauvé lorsque le général Baraguey-d’Hilliers, à la tête de ses troupes entra dans Venise.

Bonaparte, comme à son ordinaire, épargna le sang et fut encore le protecteur de Venise. Depuis qu’elles y sont, on y vit tranquille et l’armée ne se mêle que de donner main-forte au gouvernement provisoire.

Bibliographie

Andrée Chauleur et Roger Drue, De Dagobert à de Gaulle, écritures de France, Paris, Dessain et Tolra, 1985.
Annie Jourdan, Napoléon. Héros, imperator, mécène, Paris, Aubier, 1998.
Jean Tulard (dir.), Dictionnaire Napoléon, Paris, Fayard, 1987.
Jean Tulard, Napoléon ou le Mythe du sauveur, Paris, Fayard, 1986.
Michel Vovelle, Les Républiques sœurs sous le regard de la Grande Nation, 1795-1803, Paris, L’Harmattan, 2000.
Amable de Fournoux, Napoléon et Venise, l’Aigle et le Lion (1796-1814), Paris, Fallois, 2002.


Napoléon et Venise. L’Aigle et le Lion. Racontée pour la première fois d’un bout à l’autre, c’est à dire de 1796 à 1814, l’histoire des relations entre le conquérant le plus célèbre de toute l’histoire moderne et la ville la plus célébrée de toutes les littératures. La fin tragique de la République Sérénissime, étranglée en quelques semaines par l’intrépide et implacable Général Bonaparte, vendue par lui quelques mois plus tard aux Autrichiens, reprise ensuite après Austerlitz, devenue simple chef-lieu de département, dans un improbable « royaume d’Italie », et enfin libérée à l’abdication de l’Empereur en 1814, mais à jamais rompue, brisée, mourante, vouée aux artistes et aux touristes.

L’Aigle et le Lion – San Michele

Les touristes qui se rendent par tombereaux sur l’île Murano dont la réputation est très galvaudée ne font plus guère une petite visite au cimetière San Michele. Cernée de hauts murs en terre brune d’où dépassent des cyprès vert sombre, San Michele est une ile située au large des Fondamente Nuove, qui longent la lagune. Site unique au monde, défi technique à l’époque de sa fondation.

En France, dès le XVIIIème siècle, des mesures limitent les inhumations sous le sol des églises, afin de réduire les désagréments dus à la décomposition des corps.
En 1804, par l’édit de Saint-Cloud, Napoléon, alors maître de la Sérénissime, fait fermer les cimetières situés autour des églises pour des raisons d’hygiène.
Le projet d’aménagement du site est confié à l’architecte de La Fenice, Giovanni Antonio Selva, mort d’apoplexie le 22 janvier 1819 non loin du sottoportico de San Zaccaria.

Giovanni Antonio Selva, (1751-1819). Important architecte vénitien. Elève de Temanza, il voyagea en Italie, France, Autriche, Pays-Bas et en Angleterre avant de s’établir à Venise où il est devenu un chef de l’école file néo-classique, très influencé par Antonio Canova (1757-1822), le sculpteur. Ses premières œuvres montrent une influence marquée de Palladio, notamment le Teatro La Fenice de Venise, mais ses dessins ont ensuité évolué vers un puissant néo-classicisme : agrandissement du Duomo romain, Cologna Veneta, les églises de San Maurizio et Santissima Nome di Gesù, à Venise. Il a également remporté les commissions pour la conception des parcs publics à Castello (actuels Giardini) et de la Giudecca, et le cimetière de l’île de San Michele. Il a préparé des œuvres réalisées par Chambers, Perrault, et Scamozzi. Il a également écrit « Sulla voluta ionica » (dans la Ionic Volute—1814) et enseigné son art à Jappelli.

En réalité, l’actuel cimetière de San Michele est composé à l’origine de deux îles – San Michele et San Cristoforo della Pace – dont le canal a été comblé.
Avant cela, l’île de San Cristoforo della Pace était habitée et utilisée comme un lieu de détention où a séjourné Silvio Pellico après une année passée sous les « plombs » (les prisons du Palais des Doges).

San Michele à l’origine, était connue sous le nom de « Cavana de Muran » (hangar à bateaux de Murano) et coïncide avec la partie la plus proche de l’île de Murano.
Il fallut combler l’étroit canal séparant les deux îles : ce n’est qu’en 1836 que le projet fut terminé. Une partie de l’île servit un temps de prison autrichienne.
Nous savons que le première personne inhumée dans le nouveau cimetière, fut Adriana Bozza, à l’âge de 36 ans, le 22 juillet 1813.
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Le cimetière est divisé selon les différentes confessions : si la partie catholique est évidemment la plus grande, on trouve également un cimetière orthodoxe (où sont inhumés Stravinsky, Brodsky et Diaghilev), une section protestante (où est Ezra Pound) et une section juive. Nous détaillerons tout cela dans un prochain article sur San Michele, car nous avons décidé d’approfondir pour vous la visite de cet ensemble unique au monde !
La section orthodoxe est souvent décrite comme abandonnée et en mauvais état. A vrai dire, elle a plutôt un caractère champêtre.
Phénomène unique au monde, les corbillards transportent les cercueils jusqu’à San Michele en gondoles, quotidien finalement assez ordinaire pour les Vénitiens.

Le cimetière est toujours utilisé, mais le manque de place oblige la reprise constante des tombes : les ossements sont alors transférés dans des ossuaires, ici ou sur l’île Sant’Ariano, et de plus en plus sur le continent à Mestre.
L’ensemble architectural est élégant : dès l’entrée, des cloitres abritent les tombeaux les plus anciens. Chaque parcelle est entourée de murs sur lesquels s’adossent les monuments les plus ouvragés. Au centre, simples mais harmonieuses, les tombes modestes se dressent sur des pelouses verdoyantes.

Prochainement, nous vous parlerons plus longuement de San Michele, à l’occasion d’un série d’articles à paraître à partir du 22 avril prochain et qui nous permettront de vous faire découvrir toutes les traditions qui entourent la mort à Venise, ainsi que l’histoire de cette île cimetière et de quelques uns de ses habitants, plus ou moins connus…

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