Marie – 1913

C’est le onzième séjour à Venise d’Henri de Régnier qui se retrouve, en amoureux, avec Marie, après les turbulences de la liaison avec cet extraordinaire, mais brutal, amant que fut Henry Bernstein.

Peut être pour fêter leurs retrouvailles, Marie et Henri ont fait, avant de se rendre à Venise, le circuit des lacs italiens, les îles Borromées, Stresa et Gardone Riviera où, plus tard, D’Annunzio se retirera.

Ils ont déniché, à Venise, un petit palais, le palazzo Vendramin ai Carmini, qui tombe en ruine, n’est pas meublé mais qui a fait succomber Henri de Régnier. Marie, en le visitant, a repéré trois pièces habitables, ils vont le louer jusqu’à la fin novembre. Avec l’aide de leurs amis, ils vont le nettoyer, et le meubler en louant, auprès d’antiquaires des meubles contemporains du palais. Il feront de cette ruine un coquet mezzanino.

En cet automne 1913, Venise est très fréquentée.

Avec eux, logent au palazzo Vendramin ai Carmini : Jean-Louis Vaudoyer, Edmond Jaloux et le jeune Émile Henriot qui fait ses débuts vénitiens. Tous trois émules de leur maître, Régnier, et amants de Marie qui en écrit : « Ces trois écrivains-là ont si bien pris mon mari comme exemple, qu’ils ont fini par le décalquer« .

La princesse de Polignac, lady de Grey, la princesse Ruspoli, le prince de Hohenlobe et son épouse, Gabriel Louis Ringué, Henri Gonse, Paul Bourget… tous se retrouvent chez lady de Grey pour une grande soirée qui finit au petit matin.

A l’aube, paul Bourget se tenait près d’une fenêtre, admirant les premères lueurs. Le prince de Hohenlohe, devinant ses pensées, s’approcha de lui et dit : « Mon cousin l’empereur Guillaume II aime beaucoup la France« .

Paul Bourget sourit avec amertume et murmura « Voici l’annonce d’une guerre. C’est ainsi que prendra fin l’enchantement du monde« .

Henri de Régnier se joignit à eux, embrassa du regard les palais de marbre, les eaux calme qui se teintaient de rose et de corail et dit « Conservons ces instants au fond de nous-même ; ils atteignent un sommet dans le domaine de la beauté. Et plantons une forêt de souvenirs où le désenchantement, jamais, ne pourra pénétrer« …

Marie – le poète en exil

Le 28 mars 1910, un homme, plutôt petit, plutôt gros, dont quelques rares cheveux châtain égaient la calvitie sur un visage d’une couleur de cire au milieu duquel le nez paraît énorme, descend à l’hôtel Meurice à Paris.

C’est Gabriele D’Annunzio qui s’est enfui d’Italie, poursuivi par une meute de créanciers qui ont saisi La Capponcina, sa villa sur les collines près de Florence.  Il faut dire qu’il a dilapidé des fortunes avec un mépris total de l’argent. A paris, il lui suffit d’une semaine pour gaspiller tout l’argent qu’il a pu sauver dans sa fuite.

Voix douce, sinon mielleuse, la moustache teinte en noir relevée en crocs, ses mains de prélat soigneusement manucurées sont aussi pâle que ses traits. Bref, il est plutôt laid. Henri de Régnier le voit « étriqué, ratatiné, avec l’aspect d’un personnage de la commedia dell’arte, l’air fourbe et cruel d’un arlequin qui aurait tué Pierrot« . Ferdinand Bac, ami de Marie qu’il surnommait « Notre-Dame des Papillons », croque Anna de Noailles en extase devant l’italien.

D’Annunzio sait se servir de son apparence pour séduire et dès sa troisième semaine en France, il réponds aux invitations du Tout-Paris, menant le vie la plus mondaine qui soit. Il est partout et ses deux principales occupations sont la littérature et les femmes.

Si le princesse Gouloubeff est sa maîtresse en titre car elle subvient à tout ses besoins d’argent, il la trompe le plus souvent possible. « La femme qui n’a pas couché avec lui devient ridicule » écrit Natalie Barney.

Marie connaissait D’Annunzio pour l’avoir croisé à Venise et rencontré lors de son passage à Paris en 1898 où il était venu à un « samedi » chez les Heredia. A cette époque, enceinte de Tigre, elle ne lui ‘avait suscité aucun émoi. Mais il lui jette à présent des regards admiratifs, et de la démarche nonchalante avec laquelle elle recueille au passage les hommages des hommes, elle écoute, amusée, les compliments excessifs du poète italien :

« Vous êtes la Nuit, je suis le Feu, le feu qui éclaire la nuit et l’embrase. Pour vous je serai Frate Foco et vous serez ma Cara Suora Notte, ma chère sœur de la Nuit« .

Marie est une femme à la mode et a une réputation à tenir. Puisqu’il est de bon ton, dans la société qu’elle fréquente, de céder à D’Annunzio, elle sera sa maîtresse. Avec ses rodomontades, le personnage l’amuse. On lui prête tellement d’aventures, de scandales, de passions dévorantes evec tant de femmes du grand monde, tant d’actrice célèbres qui ont pleuré devant sa porte, que Mairie est curieuse de vérifier sa légende d’amoureux hors pair. Elle se rend donc chez ce « faune lubrique », mais, elle en ressort bien déçue. Le feu promis n’était qu’une petite flambée pour cette femme au fort tempérament.

Marie – Vaudoyer… encore

Jean-Louis Vaudoyer, ulcéré de toujours rencontrer Voisins auprès de Marie, aigri de ne pouvoir faire valoir ses droits, trouvant par ailleurs que Marie se conduit comme une coquette, part pour Rome le 26 février 1909.

La liaison des deux amants, houleuse et scandaleuse se prolongera jusqu’en 1910, avec ses haut et ses bas.

Vaudoyer en Italie, Marie sera la maîtresse d’Edmond Jaloux qui lui porte un sentiment non feint depuis des mois. Guère plus jeune qu’elle, il est très élégant et porte le nœud papillon. Mari n’est pas resté insensible à ses « belles mains aux ongles ovales, brillants et bombés s’appuyant sur le jade d’un pommeau de canne« . Personnage mélancolique et tendre, il est l’ennemi de la réalité, poète de talent et doux rêveur. Marie écrit à Toche « Je vis les romans les plus absurdes, les plus compliqués et les plus fous qui soient. ma vie a toujours été bizarre, et elle l’est de plus en plus« .

Pour Jaloux qui est un admirateur d’Henri de Régnier depuis que, à quinze ans, il a été bouleversé par Tel qu’un songe, leur courte liaison ne changera rien : Régnier reste toujours le maître.

Marie compte bien passer toutes ses vacances vénitiennes avec Vaudoyer, et ils conviennent de se rencontrer à Véronne. Les Régnier et Vaudoyer logeront dans la même pension, la casa Zuliani, où tout est resté identique depuis le séjour des Régnier en 1902.

Ils retrouvent à Venise Farrère, maxime Dethomas, le chirurgien Pozzi, Paul Alfasa, ami de Vaudoyer, Voisins, Jaloux et Abel Bonnard, pour former une joyeuse bande qui discute et plaisante dans les salles du Florian.

Marie et Vaudoyer y viendront moins souvent, beaucoup plus préoccupés par eux-même que par la fête ambiante. Presque toujours ensembles, trahis par leurs regards, leurs attitudes, leurs sourires, leur liaison devient évidente pour tous leurs amis.  Inconscients, tout à leur amour, à ce plaisir qu’il ont à être ensemble, dans la ville de l’amour, ils ignorent qu’ainsi, ils ne peuvent laisser planer le moindre doute sur leurs sentiments. ils se tutoient en public. C’est de cette année là que reste le souvenir d’une photo, prise à la terrasse du Vapore, le bar sur les zaterre où tant d’écrivains de renom ont posé les amarres. Même Farrère, si indulgent pour Marie est choqué de leur attitude.

Comme toujours, Henri de Régnier est au courant. Il a toujours été averti des amants de Marie, avant même qu’elle ne choisisse. Un sixième sens, ou simplement, l’habitude… à Venise, il ne fera pas de scène, ce serait indigne de lui. Sa vengeance viendra de sa plume, dans un poème d’une rare violence, La rupture :

En vain votre mauvais et perfide sourire
Me raille lâchement
D’avoir tenu pour vrai ce que vous ne savez dire
D’une bouche qui ment.

Et ce que je regrette en ces larmes cruelles
Où vous n’êtes pour rien
Ce n’est pas, sachez-le, vous sans pitié pour elles,
Votre amour, c’est le mien

Marie – Vaudoyer

Jean-Louis Vaudoyer a été l’amant de Marie toute l’année 1906, puis, après leur étrange pacte de rupture, elle s’ouvre à Jean Binet de Valmer, pendant que Liane de Pougy la couvre de lettres et de bouquets.

Elle subit l’attaque violente d’Auguste Gilbert de Voisin qui tente même de la violer… puis qui s’enfuira au Dahomey, le 29 mai 1907.

Durant les entractes de sa passion et de ses aventures passagères, Marie pose pour Forain. Le « lion du dessin » est un familier du salon des Heredia qu’il a fait longtemps retentir de ses célèbres éclats de rires. Il a beaucoup d’amitié pour Marie, dont il apprécie la franchise. Il aime aussi la précision de son jugement, même s’il et parfois cru et acide. Henri de Régnier rapporte dans un de ses écrits resté inédit : « Chez Forain qui fait le portrait de Marie. Des dessins où un geste, une expression, une ligne sont notés d’un trait sûr, définitif, magistral » (15 octobre 1906)

La famille élargie (à Mme de Régnier mère et Isabelle de Régnier) passe l’été à La Baule, puis, au début de l’automne, après un bref retour à paris, Régnier annonce qu’il faut faire les valises, car il a décidé de passer les prochains mois à Venise, au palais Venier, comme lors de leur séjour de 1901.

Mme de la Baume et Mme Bulteau sont trop accaparées par leurs invités et ne les reçoivent que fort peu. Marie reste donc avec son époux jusqu’à ce que Vaudoyer vienne les rejoindre. Marie se promène avec lui dans Venise. Ils font mille folies, se photographient mutuellement, et, certains jours, se font même photographier ensemble par Régnier. Ils font même un grand voyage à trois : Padoue, Vicence, Vérone et Mantoue ponctuant ce périple Lombard.

Au grand dam de Marie, et comme à son habitude, Vaudoyer annonce rapidement son départ. Cette année, Venise ne cesse d’être sous la pluie. L’atmosphère au charme monotone est donc favorable aux longues rêveries, mais aussi propice à l’écriture. Ce sera Le temps d’aimer de Gérard d’Houville.

Mais ce temps humide qui pousse à la création est néfaste aux bronches de Marie. Le palais Venier est chauffé par un unique calorifère incapable de chasser l’humidité ambiante qui recouvre tout, la nuit, d’une légère moisissure. « Il n’est pas bon d’être malade à Venise dans un vieux palais solitaire où l’on a à son service qu’un vieux Antonio dont la bonne volonté n’a d’égale que l’incapacité… » C’est pourquoi on verra cette année-là, le spectacle insolite de Régnier, sur les zaterre et dans les cali de Dorsoduro, portant « un poulet froid, un régime de bananes ou une fiasque de chianti« , le diner de Marie.

La bronchite de Marie ayant évolué favorablement, les Régnier quittent Venise sous une formidable averse « qui ressemblait à du verre filé« .

Le temps d’aimer, conçut dans la Sérénissime, sera publié dans la Revue de Paris dans ses numéros du 15 décembre 1907 au 15 février 1908.

Marie – Le Nirvana

Les Régnier reviennent à Venise, il sont reçu par lady Layard dans son palais. Une peinture frappe Régnier : le portrait du sultan Mohammed II par Gentile Bellini. Nous parlant du vieux Stamboul, Régnier écrit des pages qui auraient enchanté Pierre Loti. C’est sur le yacht blanc de la comtesse de Béhague, le Nirvana, que Régnier fit route vers la Sérénissime depuis Marseille, via Constantinople.

Martine de Béhague, comtesse de Béarn, avait proposé à Marie de partir en croisière en Méditerranée, sur son yacht, le Nirvana. Cette jeune femme très jolie et très fine était immensément riche. Au cours des années, les deux jeunes femmes étaient devenues des amies intimes. Marie hésitait, mais Martine de Béarn lui proposa d’emmener le petit Tigre et Henri de Régnier. Lorsque ce dernier appris que la croisière se terminerait par une longue escale à Venise, il fut immédiatement séduit.

C’est lors de ce séjour que, un soir, dans le silence de Venise nocturne, trois gondoles portant Régnier et ses amis glissent vers santa Maria Formosa. C’est alors qu’ils ont le plaisir d’assister à un concert, dit « sgondolate« , donné sur les canaux de Venise par Reynaldo Hahn. Reynaldo Hahn est installé sur une solide péotte avec son piano et chante des chansons de sa composition dans le style vénitien.

Autre moment fort de ce séjour vénitien de 1906, pour Marie, quand le Les Régnier sont invités au « robuste » palais Martinengo où est installé l’atelier de Mariano Fortuny. Ils y admirent la collection d’étoffes anciennes que Mme Fortuny, la mère de l’artiste, a rassemblées. Ils assistent à un véritable « concert d’étoffes » quand mère et fille déploient dans la pénombre du palais, devant leurs yeux éblouis, ces antiques velours, brocarts, taffetas et autres tissus précieux qui n’ont pas encore pris la forme si fascinante et moderne des robes crées par Mariano Fortuny. La famille n’a pas encore non plus élu domicile au « hautain et sévère » palais Orfei ou Régnier visitera les ateliers de Mariano quelques années plus tard. Le génie Fortuny n’est pour l’heure qu’esquisse, tout aussi séduisante que l’œuvre achevée.

Marie de Heredia à Venise

Tous nos lecteurs connaissent la relation particulière d’Henri de Régnier avec Venise que l’on retrouve dans nos articles ainsi que sur beaucoup de sites sur Internet. Mais tout le monde semble avoir oublié Marie de Heredia, qui devint son épouse.

Pour comprendre toute la suite de l’histoire de Marie, du moins, pour ce qui nous intéresse de Marie à Venise, nos lecteurs ont besoin que nous leur  fassions le rappel des circonstances particulières du mariage de Marie de Heredia et de Henri de Régnier.

« Jolie petite mulâtre, sauvageonne et imprévisible » Maride de Hérédia a grandi dans l’insouciance dans les plantations de café que son père, José-Maria Domingo de Heredia possédait à Cuba. C’est lors de l’insurrection cubaine de 1868 que les Heredia y perdirent tous leurs biens. La dernière récolte de café à Potosi, faite les armes à la main, eut lieu en 1870.

En février 1894, José-Maria de Heredia est élu à l’Académie Française. Sa fille, Marie, est dans tout l’éclat de ses dix-huit ans. Belle, sans doute, jolie certainement, à la fois désirable comme une femme et touchante comme une enfant, elle n’est pas vraiment coquette, mais aime s’entourer d’hommes à l’esprit riche. Parmi tous ces jeunes écrivains, plein d’avenir, ou se l’imaginant, qui fréquentent le « temple tabagique » deux d’entre eux se distinguent.

Pierre Louis, qui vient de musicaliser son patronyme en « Louÿs » et Henri de Régnier sont les plus assidus auprès des demoiselles Heredia.

Les jeunes hommes sont tout deux épris de Marie. Ils se connaissent et concluent un pacte. Le premier qui sentira venu le moment de se déclarer avertira l’autre, et ils iront, ensemble affronter le choix de Marie avant de voir ses parents.

Mais, après quelques mois de cour assidue, Régnier ne respectera pas le pacte. Profitant d’un voyage de Louÿs, il fait sa demande aux parents Heredia. Des deux prétendant, il est le plus stable et le plus fortuné, et, dans leur situation précaire, il est le favoris des parents. Ils s’empressent donc d’accéder à sa demande et voilà Marie promise à Henri de Régnier. Elle s’échappe pour cacher ses larmes. Dès le début de l’après-midi du 15 juillet, Régnier envoie à Louÿs un cable ainsi rédigé : « Ai fait ma demande – Suis agréé – Amicalement. Régnier »

A son retour, Pierre Louÿs comprends la trahison de son ami.Il se précipite chez Régnier, une violente altercation les oppose. Faisant fi de leur vieille amitié, Louÿs accuse égnier d’avoir manqué à la parole donnée, parle de trahison. Le ton monte, mais Régnier conserve son calme. C’est de justesse si les deux jeunes gens ne vont pas régler cela « au pré, devant témoins ».

Marie, en larmes, est consolée par sa petite sœur. De dépit, un soir, Pierre Louÿs se rend en secret chez Marie et lui raconte tout : la compétition entre les deux jeunes gens, le pacte, la nécessité du voyage, la trahison d’Henri, la dispute, le duel évité de peu… Marie est effondrée. Non seulement Régnier l’épouse en l’ayant, en quelque sorte achetée, mais encore, il a fait sa demande sans avertir son ami. Henri de Régnier, aux yeux de Marie, n’est plus un homme estimable.

Dans la rubrique mondaine du Figaro et du Gaulois du 16 juillet 1895, les fiançailles d’Henri de Régnier et de Marie de Heredia sont annoncés.

Marie met au point sa stratégie. Elle informe Régnier qu’elle est au courant de tout, et comme, ulcéré, Régnier veut se rebiffer, Marie ne lui en laisse pas le temps. « Nous nous marierons comme prévu. Le plus tôt sera d’ailleurs le mieux. Mais comme vous avez fait de notre mariage une affaire, je ne serai votre femme que de nom. Je vous appartiendrai le jour que je fixerai. Est-ce clair ?« 

Comme elle ne baisse pas les yeux, attendant la réponse, Régnier, effaré, rajuste son monocle d’un geste machinal et acquiesce silencieusement.

Désormais, nous vous parlerons régulièrement de Marie de Régnier lors de ses voyages à Venise…

Une ébauche de cet article a été « publiée » par erreur dans la soirée de Noël, en plein réveillon, alors que nous étions très occupés à autre chose. C’est peut-être notre ordinateur, enthousiasmé par les effluves d’alcool, qui s’est un peu emmêlé les tâches qui étaient à faire ce soir-là… ?
Que nos abonnés acceptent toutes nos excuses.

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