Une sépulture romaine en plein cœur de Venise

Dans une cité dont la légende de la genèse prétends qu’elle serait née de la boue, trouver une urne mortuaire romaine au coin d’un pont est quelque chose de surprenant… tout de même.

D’autant que François-René Chateaubriand, souvenez-vous (ou découvrez notre article), eu droit à propos de ce thème, à une sévère remontrance de la comtesse Justine Renier Michiel qui fut publiée dans le Giornale dell’ltaliana litteratura édité à Padoue en italien et en français en 1806.

Giuseppe Tassini  dans son Curiosità venezianeovvero Origini delle denominazioni stradali di Venezia nous indique pourtant, en 1886 : Dalle case capitolari della chiesa di S. Maria Formosa. Sopra una muraglia presso questo ponte scorgesi innestata un’urna sepolcrale Romana, la quale da una parte reca una scultura, e dall’altra l’iscrizione […] Dalle case capitolari si dissero dei Preti altre strade di Venezia.[…].

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Sur une des faces apparentes de la sépulture, on peut déchiffrer l’inscription suivante :

L. STABIO SABI
FAUSTO
ET NATALINE
L. STADIUS PRUDENS
CONLIBERTO
VI

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Fausto et Nataline, des banquiers…

Sur l’autre, une sculpture ravagée par les siècles.

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 Dans les premières années du XIXème siècle, cette urne a été complètement défigurée par une barre de fer qui ruine désormais la partie qui fait face au pont. De plus, les siècles ont partiellement effacé les reliefs, et la pollution de plus en plus acide attaque désormais la pierre encore plus rapidement, pour compléter le travail des ans.

Pour voir cette urne funéraire romaine, il suffit, près de l’église Santa Maria Formosa de prendre la fondamenta dei Preti jusqu’au pont, en face de la belle calle del Paradisio. L’urne est à l’angle de la maison de droite, juste au dessus du parapet du ponte dei Preti.

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 Il existe d’ailleurs au moins une autre pierre romaine qui est sur un mur près du ponte de l’Anzolo, contrada San Zulian, et qui rends mémoire à la famille qui aurait créé Mestre à l’époque antique. C’est pourquoi cette pierre est surnommée « la fedelissima » (la fidèle).

Merci à Stefanie pour avoir traversé tout Venise afin de réaliser ces photos spécialement pour le blog.

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Campiello de Cà Angaran

Campiello del Angaran

Giuseppe Tassini dans ses Curiosités vénitiennes raconte, à propos du Campiello de Cà Angaran, l’histoire de ce médaillon incrusté dans le mur.

« …in campiello Angaran, detto Zen, scorgesi innestato nella muraglia un medaglione di marmo Greco, nel quale e scolpito un imperatore d’Oriente in costume, lavoro del secolo IX. Erroneamente il Zanotto vorrebbe che questo fosse il marmo del forte Mongioja portato a Venezia da Lorenzo Tiepolo…« 

Donc, comme Francesco Zanotto (Venise, 1794-1863), on raconte souvent que c’est un marbre ramené par Lorenzo Tiepolo, du fort Mongioja dans Saint-Jean d’Acre qu’il prit aux Génois en 1526. En partant, outre le riche butin qu’il s’appropria, Lorenzo Tiepolo prit, pour lui servir de trophée : deux colonnes de l’église de Saint-Saba, le bloc de porphyre sur lequel avait été annoncé le bannissement des vénitiens, et, une grosse pierre provenant des débris du fort de Montgioja. Les deux colonnes sont encore devant l’église San Marco, comme souvenir de ce triomphe.

Stefano Magno, dans sa Cronaca di Venezia nous raconte :

« Ai piedi dell’antico portico della chiesa di San Pantaleone, ora distrutto, sulla cantonata, fra la chiesa medesima, ed il palazzo Signolo, che nel 1543 stava in mano dei Loredan, e tuttora s’appella da questa famiglia scorgevasi innestata nel selciato la celebre pietra del forte Mongioja in S. Giovanni d’Acri, o Tolemaide, portata a Venezia da Lorenzo Tiepolo« 

Lorenzo Tiepolo, aurait donc fait placer cette pierre, enlevée aux ruines du fort de Montgioja, au pied du portique de l’église San Pantaleone, sur le campo devant le palazzo Signolo qui était sa demeure, puis qui fut racheté par les Loredan en 1543.

La pierre, que Tiepolo avait obtenu de placer devant son propre palais, n’existait plus du temps de Jacopo Sansovino, à la fin du même siècle.

Selon la tradition populaire, cette pierre provenant du fort de Montgioja serait, de nos jours, visible sur les marches de l’église San Pantaleone.

Et, en aucun cas ce ne peut être le bas-relief byzantin. Certaines sources estiment que ce médaillon de marbre montre l’empereur Léon VI le Sage, qui a gouverné l’empire byzantin de 886 à 911 après JC. D’autres estiment qu’il est du XIIème siècle, et qu’il représente l’empereur Isaac II Ange (1185-1193 et 1203 – 1204) ou son frère Alexis II (1195-1203) en tenue de cérémonie (voir le reportage de Daniela et Luca dans e-Venise).

bas-relief byzantin du XIIème siècle représentant l'empereur Isaac II Ange ou son frère Alexis II

Ce beau médaillon, bien conservé, témoigne des liens étroits entre Venise et l’Empire d’Orient.

Le seul autre exemplaire, actuellement visible dans le monde, fait partie des collections byzantines du Dumbarton Oaks Museum, Washington, DC. Cet autre médaillon provient de Venise et aurait pu être le complément de celui du campiello de Cà Angaran, si l’on admet la possibilité que les empereurs étaient représentés père et fils, Alexis Ier et Jean II, qui régna conjointement (1092-1118).

Le médaillon du Dumbarton Oaks Museum

Ces deux médaillons étaient probablement des butins de guerre lors des pillages de Constantinople lors d’une croisade.

A noter, toujours sur le mur de ces deux maisons, quatre coquilles, emblème de Saint-Jacques de Compostelle qui forment un curieux voisinage avec cette merveille byzantine.

Fareiniste vénitien

Matteo Lovat di Casale, était un pauvre cordonnier né semble-t’il dans un village dénommé  Soldo.

Victime des idées convulsionnaires prêchées par les frères Claude et François Bonjour, rejoints au nord de Lyon, à Fareins-en-Dombes, par un vicaire, l’abbé Jean Baptiste Farlay, qui était également membre de l’Œuvre. Ces Lyonnais étaient en contact étroit et de subordination au père Michel Pinel et à la sœur Angélique Babet.

Un jour on délivra au cordonnier vénitien un message avec ces paroles enflammées de la sœur Élisée, figure centrale de cette secte fareiniste en 1800 : « Prenez-y bien garde ; je ne suis point au milieu de vous, dans vos temples, non, je n’y suis point. Ce n’est pas moi que vous adorez, mais la Bête qui est remontée de l’abime, qui, après avoir été blessée à mort, a repris une nouvelle vie (…) Bête à sept têtes et à dix cornes, que tu es terrible ! Mais tu ne l’es pas assez pour punir cette gentilité maudite, et les janséniste usurpateurs de mes dons et des richesses de mon Église. Ah ! Docteurs, que vous êtes instruits ! Que vous êtes grands ! Oui vous êtes grands ; mais votre grandeur viendra s’anéantir devant la petitesse de mes enfants.« 

Il s’en trouva tellement laissé emporté par ce fanatisme religieux qu’il en devint carrément fou. Un beau jour, pour fuir les tentations de la chair, il se saisit d’un rasoir et se coupa les parties génitales, comme Origène l’aurait fait, dit-on, dans les temps antiques.

Mais en réalité, son obsession était la crucifixion.

Grâce aux mêmes sources liées à sa secte, il avait appris qu’une française, une certaine Etienette Thomason, paysanne, s’était fait crucifier sur un mur, pendant plus de trois minutes, le 12 octobre 1787.

Le fantasme de Matteo, était que son acte serait encore plus beau s’il parvenait à se crucifier lui-même.

C’est ainsi que le 19 juillet 1805, s’étant mis nu, entouré la tête d’épines et s’étant blessé le côté à coups de couteau, il se cloua cruellement à une croix, attachée par une corde à une poutre voisine d’une fenêtre de son habitation, Calle delle Muneghe à Sant’ Alvise, où, le corps pendant, il donna le spectacle de son propre martyre aux passants.

La police vint le retirer de là, et mettre fin à son lamentable spectacle.

On l’emmena à l’hôpital pour le faire soigner. Une année plus tard, il mourut au milieu des fous dans l’île de San Servolo où il avait été enfermé…

Tiré de : Anecdotes historiques vénitiennes (version enrichie) – 1897 -Giuseppe Tassini – traduit par Claude Soret

San Servolo - Jorg Madlener

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