In magies du passé

Voici, aujourd’hui des images de Venise, rarissimes, qui ont ressurgi d’un passé que nous pensions perdu.

Ce sont des témoignages des balbutiements de la photographie à Venise tels que nous vous les avions déjà fait découvrir dans notre article Exploration de Venise à travers les premiers daguerréotypes.

La première image est un daguerréotype anonyme daté de 1855, qui représente le Pont du Rialto. Il est en assez mauvais état pour le moment, nous espérons qu’il pourra être restauré.

Pont du Rialto, daguerréotype anonyme de 1855

Pont du Rialto, daguerréotype anonyme de 1855

Nous avons également retrouvées deux épreuves photographiques colorisées de la porte d’entrée de l’Arsenal, prises à vingt ans d’intervalle.

Portail de l'Arsenale en 1860

Portail de l’Arsenale en 1860

Portail de l'Arsenale en 1880

Portail de l’Arsenale en 1880

Exploration de Venise à travers les premiers daguerréotypes

Le daguerréotype est un procédé photographique mis au point par Louis Daguerre. À la différence des photographies modernes, il s’agit d’une image sans négatif, exposée directement sur une surface en argent polie comme un miroir.

Le terme daguerréotype provient du nom de son inventeur, l’artiste et décorateur français Daguerre, qui découvre ce procédé en 1835. Après des années de perfectionnement, il présente sa découverte à l’Académie française des sciences le 9 janvier 1839.

Venise avait depuis des siècles inspiré les peintres du monde entier.
Avec l’invention de la photo, c’est une nouvelle histoire d’amour qui commence à s’écrire. Tout naturellement, les premiers photographes sont inspirés par la Sérénissime.

Vue prise du clocher de St Marc à Venise - Noel Marie Paymal Lerebours 1841

Il est communément admis que la Vue prise du clocher de St Marc à Venise, gravée par Friedich Sabathié pour Noël Marie Paymal Lerebours en 1841 l’ait été d’après la première photographie de l’histoire de Venise. Pour réaliser ce cliché historique, l’auteur du daguerréotype (qui a probablement disparu ?)  est monté au sommet du campanile de la piazza san Marco qui n’était pas encore tombé. On y voit la Douane de Mer, l’église de la Salute et derrière, la Giudecca. De cette photo, il ne reste plus que les gravures en aquatintes qui en ont été tirées pour l’album « Excursions Daguerriennes: Vues et monuments les plus remarquables du globe« , Paris, 1842 et dont plusieurs musées européens ont des exemplaires.

Friedrich Salathé - Vue prise du Clocher S.t Marc à Venise - 1841

Dès 1941 donc, seulement dix-huit mois après que l’invention ait été rendue publique, Noël Marie Paymal Lerebours, un opticien né à Paris le 16 février 1807, fait réaliser les toutes premières photos de Venise selon ce procédé. Il produit même un véritable reportage, puisqu’il ramène de son voyage toute une série de prises de vues qui ont été réalisées avec l’allemand Friedrich Martens :

Vue prise de l'entrée du grand canal à Venise - Noël-Marie-Paymal Lerebours 1841

Pont du Rialto à Venise - Noël-Marie-Paymal Lerebours 1841

Vue prise de la Piazetta à Venise - Noël-Marie-Paymal Lerebours 1841

L'Arsenal à Venise - Noël-Marie-Paymal Lerebours 1841

Enfin, avec Jules Arnot il réalisera (au moins)  cette photo :

Palais Ca-Doro à Venise - Noël-Marie-Paymal Lerebours 1841

L’opticien français publiera ensuite entre 1841 et 1843 « Excursions daguerriennes : vues et monuments les plus remarquables du globe illustré d’aquatintes » réalisées à partir de ces daguerréotypes réalisés en 1841. S’il est possible que Lerebours ait pris lui-même quelques clichés, il est prouvé qu’il en a acheté la plus grande partie à un mystérieux photographe français. Il opéra par la suite un choix parmi 1800 clichés originaux de toute la planète, pour les publier, d’abord par planches de 4, avant d’être finalement présentées en deux volumes.  Cette collection est composée de 114 planches, la plupart gravées sur acier par Jules Janin, de Contencin, Charles Nodier, Lassus, de Lagarenne, F. Fayot… 28 de ces planches étaient consacrées à l’Italie, dont, pour Venise : L’Arsenal à Venise,  Eglise Saint-Marc à Venise, Pont du Rialto à Venise, Vue prise de la Piazzetta à Venise, Vue prise de l’entrée du Grand-Canal à Venise, Vue prise du clocher Saint-Marc à Venise, Palais Ça-Doro à Venise (Vol. 2)

Venu de Milan,  Ferdinando Artaria entreprend, avec Vues d’Italie d’après le Daguerréotype un projet du même type… les images y sont moins pittoresques, mais plus sentimentales. Les Daguerréotypes ont d’abord été retouchés à l’aquarelle, puis les graveurs Johann Jakob Falkeisen et Louis  Cherbuin ont retravaillé les images dans le style de la veduta animata.

Le scientifique britannique Alexander John Ellis (1814-1890) inspiré par l’expérience de Lerebourg ne mènera pas à son terme une entreprise similaire pour laquelle il a réuni plus de cent cinquante plaques, réalisées par lui ou acquises auprès d’autres opérateurs, suite à une commande d’un éditeur de prendre les vues les plus célèbres d’Italie pour servir de base à un ensemble de gravures sur cuivre. Le projet « Italy Daguerreotyped » ne vit pas le jour mais les épreuves furent conservées pas ses descendants.

Venice, Dogana del Mare, and Church of San Maria della Salute, 1841

Cette supposée première vue d’une série de 16 (ou 50 selon d’autres sources ?) représente le bassin de Saint-Marc et l’église de la Salute avec la douane de mer. Au dos de la plaque, le photographe a noté le temps exact de pose, de 8h29 à 8h36…On doit à sa rigueur de scientifique d’avoir daté avec une grande précision ses prises de vues, ce qui a parfois poussé à considérer qu’elle furent les premières de Venise :  « le 16 juillet 1841, fut pris un des premiers daguerréotypes de Venise connu de l’histoire« .

Doge’s Palace, Venice, Italy, c 1841.

Les daguerréotypes d’Alexander John Ellis sont actuellement conservés au Science Museum de Londres et des copies sont proposées par des boutiques anglaises à des prix effarants. C’est pourquoi toutes les illustrations que l’on trouve sur Internet de ces daguerréotypes pourtant tombés dans le domaine public, sont balafrés par des mentions de propriété. Les clichés ont, pour beaucoup été achetés à Lorenzo Suscipij et à Achile Morelli.
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Alexander John Ellis rencontra à Venise John Ruskin qui faisait alors acquisition de daguerréotypes auprès d’un artiste français inconnu. Était-ce le même qui avait fourni Lerebours ?
En fait, notre artiste inconnu pourrait bien être Louis Cherbuin présent à Venise tant en 1841 lorsque Lerebours acheta ses clichés qu’en 1845 quand Ruskin y étudiait les monuments de la ville. Cependant, tous ces clichés achetés à droite et à gauche ne nous permettent pas vraiment de dire qui était l’opérateur qui a pris quelle photo, l’histoire n’ayant retenu que les collectionneurs.

Louis Cherbuin - Santa Maria della Salute à Venise

Pour sa part John Ruskin a rassemblé une importante collection de daguerréotypes dont il utilisa une partie pour son célèbre ouvrage « Pierres de Venise » aux côtés de ses propres dessins et aquarelles.

John Ruskin (probablement avec John Hobbes), Venise, palazzo Ducale avec soldats, entre 1845 et 1852, Daguerréotype

Vers 1860, nous avons quelques photos de Carlo Ponti :

Facade du Palazzo Doro, Venise - Carlo Ponti vers 1860

Le mole devant le palais des Doges, Venise - Carlo Ponti vers 1860

… et nous ne boudons pas notre plaisir de vous montrer l’exceptionnel Mégalétoscope sculpté sur les 3 portes, en haut le portrait de Galilé (Galileo Galile) à droite vu de face, Alessandro Volta, à gauche le philosophe Pico della Mirandola. Dérivé du diorama de Daguerre et des polyoramas panoptiques. L’appareil pivote sur lui même pour recevoir des vues horizontales ou verticales. Le mégaléthoscope se place sur une table face à une puissante source de lumière, on introduit une vue photographique par l’ouverture et en ouvrant ou fermant les portes on obtient un effet jour / nuit saisissant. Inventé par Carlo Ponti en 1862. Italie.

Merci à Laura Minici Zotti du Museo del PRECINEMA, PADUA Palazzo Angeli Prato della Valle 1/A

Les premier photographe purement vénitien furent donc Carlo Ponti et  Carlo Naya, de son vrai nom Carlo Naja (né à Tronzano Vercellese, dans la province de Verceil, 1816 – Venise, 1882) est un photographe italien du XIXe siècle, qui compte parmi les pionniers de la photographie en Italie.
Naya s’établit en 1857 à Venise, créant un studio en association avec Carlo Ponti. Les deux hommes se brouillèrent ensuite et il ouvrit à son compte un studio important place Saint-Marc.
Naya est surtout connu pour ses très nombreux clichés de Venise, destinés aux touristes et qui lui ont assuré un revenu régulier.

Panorama da S. Giorgio e gondola - Carlo Naya

Interno di San Marco - Carlo Naya

Nous reviendrons vous parler prochainement de ce photographe prolifique dont nous disposons d’un fond important de photographies que nous partagerons volontiers avec vous…

Maya eut comme élève Tomaso Filippi (né le 26 mars 1852 Venise et mort dans la même ville le 21 janvier 1948)
Tomaso Filippi, fils de Antonio Filippi et Angela Marangoni, est issu d’une famille originaire du val de Zoldo dans la Province de Belluno qui s’est installé à Venise à partir de la moitié du XVIIIe siècle.
Jeune, Tomaso participe au travail dans la typographie de son père qu’il a hérité de son grand-père et qui est spécialisée dans l’impression de textes sacrés grecques (Tipografia San Giorgio). Il développe sa propension pour les arts figuratifs qui le conduit à s’inscrire dès 1867 à l’académie des beaux-arts de Venise.
En 1870, il entre à l’atelier photographique de Carlo Naja, un de plus célèbre d’Europe, et en 1871, il termine ses études à l’académie.
La photographie est alors considérée comme la sœur mineure de la peinture et le passage est pour lui des plus naturels. Tomaso apprend rapidement le métier d’opérateur technique, il devient directeur de l’établissement, et le reste jusqu’en 1895.
En 1878, il se marie avec Angela Vorano.
En 1882 lorsque Carlo Naja meurt, Filippi prononce l’oraison funèbre lors des obsèques. Il continue à entretenir des rapports avec les héritiers du photographe et à collaborer avec Ida Lessiak, la femme de Naja.
C’est à cette période qu’il réalise les œuvres les plus importantes de son activité. Parmi celles-ci un album pour de l’exposition international de l’art de 1887 (l’ancêtre de la biennale de Venise) et un ouvrage Calli, Canali ed Isole della Laguna publié par l’éditeur Ongania.

Venezia, gruppo su una veranda (au centre Filippi) - 1925

Bibliographie
Dorothea Ritter, Venise, photographies anciennes 1841-1920, édition Inter Livres
Musée d’Orsay : Voir l’Italie et mourir. Photographie et peinture dans l’Italie du XIXème siècle (catalogue de l’exposition)

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