Gigio

Il est difficile d’évoquer Gigio sans parler de la belle, douce et pacifique Natasha…

 

Gigio - Photo Martin Navager

Natasha n’est pas, comme vous l’imaginez, une belle blonde russe aux jambes inteeeeeeermiiiiiiiiinaaaaaaaaaaaaaables qui est venue s’installer à Venise, ou une de ces nombreuses touristes slaves qui débarquent par troupes chaque matin, mais une colombe blanche, la compagne de travail de Gigio depuis 10 ans.

Natasha

Gigio Brasi avait 11 ans quand il est venu sur la Piazza apprendre le métier de scattino. C’est celui qui, au siècle dernier, armé d’un appareil photo et d’un trépied immortalisait les touristes en visite à Venise. C’est un des petits métiers qui a presque disparu de nos jours : chacun a un appareil photo numérique, et les touristes s’immortalisent eux-même avec leur smartphone tendu à bout de bras.

Nous avions des pigeons partout et j'en faisais une légère grimace de peur.  Mais on a pris le moment où ils étaient envolés. Alice Monet, Venise, 6 octobre 1908

Nous avions des pigeons partout et j’en faisais une légère grimace de peur. Mais on a pris le moment où ils étaient envolés. Alice Monet, Venise, 6 octobre 1908

60 ans se sont écoulés, et un siècle entier nous sépare de ce temps désormais révolu.

Les photos de Gigio sont classiques. Il invitait des touristes souriants à se mettre devant la basilique, un peu de maïs dans la main tendue et la complicité de Natasha faisaient arriver un nuage de pigeons dont les battements d’ailes submergeaient ses clients.

Désormais, la règlementation de la ville interdit de donner à manger aux pigeons, mais il suffit de tendre la main pour qu’ils arrivent, les pigeons, depuis des générations, se sont habitués à la faire.

Gigio et Natasha sont des amis inséparables, mais avant, il y avait déjà eu Roger puis Nestore, Vivaldi, Tyson…

Nestore

Roger est probablement le plus important aux yeux de Gigio. Il avait fait son nid, il y a plus de 25 ans, dans le rio des Procuratie Vecchie, près du ponte dei Dai, où le photographe avait son laboratoire. Roger était un beau pigeon blanc tâché de noir, Gigio le nourrissait et Roger le suivait, comme un chiot. Gigio prennait des photos des touristes avec les pigeons, et Roger était un pigeon, alors, un accord tacite s’était conclu entre les deux complices. Puis, un jour, Roger est arrivé avec un jeune pigeonneau, avec des plumes de la même couler. Nestor était né.

Mais un jour, sur la piazza, Roger à été tué sur le coup par le carretto d’un transporteur qui était très rapide, ou trop pressé. Un coup sur la tête. Gigio, à travers ses larmes,  a pris l’oiseau et l’a enveloppé dans un journal et l’a déposé dans une poubelle de la piazza. Lorsqu’il est retourné à son appareil photo, Nestor n’était plus là. Il s’est retourné et a vu Nestor perché sur le bord de la poubelle où il venait de mettre Roger.

Nestor est encore resté 8 ans avec Gigio, à travailler pour lui avec les touristes. Puis vint Vivaldi, un beau pigeon rouge, puis Tyson, un colosse noir.

Article écrit avec la complicité de Stefano Soffiato et du Comitato Venessia.

Gigio

Le repas des pigeons

Le repas des pigeons

Autrefois sur la piazza San Marco, selon une ancienne coutume, un employé de la mairie donnait à manger aux pigeons du grain, deux fois par jour.

C’était aussi l’occasion pour les touristes du siècle dernier de se prendre en photo sur la piazza en cocasse situation. Même des hommes illustres s’y sont essayés.

Nous avions des pigeons partout et j'en faisais une légère grimace de peur.  Mais on a pris le moment où ils étaient envolés. Alice Monet, Venise, 6 octobre 1908

Nous avions des pigeons partout et j’en faisais une légère grimace de peur. Mais on a pris le moment où ils étaient envolés. Alice Monet, Venise, 6 octobre 1908

Les publicitaires d’une célèbre marque de soda américaine, s’emparèrent de cette tradition pour faire, en 1963, un des fameux coups de pub de l’histoire contemporaine.

Les graines furent dispersées sur la place en écrivant en diagonale le nom de la fameuse marque, l’affolement des volatiles et un bon photographe, posté sur le toit du Palazzo Reale, firent le reste.

Cacacola

Mais en fait, ce concept avait déjà été inventé en 1950 par une compagnie d’assurance italienne. Les marchands yankee n’ont jamais rien inventé, on le sait bien…

… et sans vouloir être méchants, la photo de 1950 est bien plus agréable que sa copie américaine. Question de cadrage et d’objectif.

AG assurances

Plus tard, l’idée fut copiée, par une marque de vodka, en couleur, cette fois. Nous nous demandons combien ces entreprises ont payés pour avoir le privilège de nourrir les pigeons de cette façon?

Vodka

Les lois ont changé, et l’on connait aujourd’hui les dégâts que la fiente des pigeons produit sur la pierre des monuments. De nos jours il est rigoureusement interdit de donner à manger à ces oiseaux, les touristes qui s’y aventurent sont régulièrement rappelés à l’ordre par les vigiles municipaux, et risquent une amende.

Claude Monet peint la Ca’Dario

Lorsqu’il arrive à Venise en 1908, Claude et Alice Monet logent au palazzo Barbaro.
C’est grâce à Alice que nous connaissons les détails de ce séjour italien. Tous les jours, elle écrit à sa fille Germaine Salerou. Cette correspondance quotidienne a été publiée en 1986 par le petit-fils de Germaine Salerou (Philippe Piguet, « Monet et Venise », éd. Herscher).

Nous avions des pigeons partout et j'en faisais une légère grimace de peur. Mais on a pris le moment où ils étaient envolés. Alice Monet, Venise, 6 octobre 1908

Les Monet arrivent à Venise par le train, le 1er octobre 1908. « C’est trop beau pour être peint ! C’est inrendable ! » s’écrie Monet, en admiration. Mais bien sûr, il relève le défi. Dès que son matériel lui est livré et que le temps le permet, le 9 octobre, le voilà à la tâche.
Sa journée est réglée par la course du soleil : à 8 heures, il est à San Giorgio Maggiore, face à la place San Marco. A 10 heures, il se rend place San Marco, en face de San Giorgio. Après déjeuner, Monet travaille sur les marches du Palazzo Barbaro. En fin de journée, Monet s’offre un moment de détente, il se promène en gondole avec Alice. Ils admirent le coucher du soleil et sont de retour à 19h.

Le Grand Canal Venise, Claude Monet 1908, huile sur toile 73 x 92 cm, Collection privée.

Monet a 68 ans quand il découvre Venise. Il est déjà allé en Italie, mais seulement sur la Riviera, à Bordighera. C’est l’invitation d’une amie anglaise, Mary Hunter, qui dispose du palais Barbaro appartenant à Mrs Curtis, sur le Grand Canal, qui le décide à se rendre dans la Sérénissime.

Le Palazzo Dario est situé à proximité du palais Barbaro, pour le peindre, il installait son chevalet, en face, au pied du Palazzo Hôtel Gritti.

Ce palais est l’un des plus beaux du Grand Canal (nous vous en reparlerons souvent, tous les 13 du mois, par exemple). Il est orné d’incrustations de marbres polychromes réalisés par des artistes venus de Lombardie. Malgré son amour des reflets dans l’eau, Monet ne pouvait pas le couper dès le premier étage comme il l’avait fait pour le palais Contarini. Il décide de laisser une part moins importante à l’eau et d’en représenter deux étages….
Il réalise ainsi une série de 4 peintures, faisant varier les lumières, les teintes et les formats mais en conservant à peu de choses près le même cadrage.

Palazzo Dario - Claude Monet 1908

Palazzo Dario - Claude Monet 1908

Palazzo Dario - Claude Monet 1908

Palazzo Dario - Claude Monet 1908

Dans les séries peintes à Venise, Claude Monet n’a pas essayé de rendre les effets de la lumière au fil des heures (comme pour la cathédrale de Rouen) mais de saisir les ambiances au fil des jours, à la même heure sur une période de quelques semaines. Les variations sont donc assez limitées ce qui explique que chaque série ne comporte que quelques exemplaires contrairement aux grandes séries précédentes.

Après les avoir accueillis pendant quinze jours, Mary Hunter est obligée de quitter Venise. Les Monet s’installent alors au Grand Hôtel Britannia, car Monet a « commencé à peindre des merveilles » sous les yeux admiratifs de sa femme. Enthousiasmé par le temps splendide, chaque jour, il met en train de nouvelles toiles.
L’emploi du temps du matin ne change pas, l’après-midi, Monet peint « dans le canal » puis de la fenêtre de sa chambre. « La vue depuis nos fenêtres est merveilleuse, on ne peut rien rêver de plus beau et c’est tout pour Monet« , raconte Alice. Les Monet apprécient le confort de l’hôtel et son « éclairage électrique vraiment magique. Monet voit ses toiles, c’est délicieux et vous ferait désirer l’avoir chez soi« . Ils feront installer l’électricité à Giverny dès leur retour.

Gondole à Venise Claude MONET 1908 Musée des Beaux-Arts de Nantes, France

Le 3 décembre, Monet peint une dernière esquisse, une gondole. Le 7 décembre, c’est le retour, après deux mois de séjour dans la cité vénitienne. Ils ne devaient jamais revenir. La santé d’Alice se dégrade peu après leur retour. Elle meurt en 1911.

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