L’Aigle et le Lion – Napoléon, Venise, Karabagh…

Le rôle de Bédros Abessov, arménien du Karabagh dans le sauvetage du Monastère de Saint-Lazare.

Depuis six ans, la République de Venise n’existait plus, le Souverain Pontife était en exil. La petite Congrégation n’avait pas même le nécessaire pour vivre, parce que ses épargnes placées à la Monnaie de la République, ne produisaient plus, comme au temps de la Sérénissime . Le royaume d’Italie, sous l’hégémonie de la France, ne montrait pas la même sympathie que la République vénitienne.

Revue Pazmaveb de Venise

Dans une circonstance si critique et si désolante, l’Abbé Akonz, esprit calme et éclairé, appela à Venise les Pères anciens et tint conseil. Il fut décidé de faire des démarches, auprès des autorités françaises à Rome, à Paris, à Milan et même à Constantinople, où était ambassadeur M. Ruddin. Le Père Mesrob Agatchrakian, chimiste très connu, nommé chevalier par le Sultan, Meritissimus par l’Empereur d’Autriche, et plus tard membre de l’Institut minier de Paris, fut envoyé à Paris. Le P. Mesrob devrait agir sur la Cour de Napoléon par des savants de sa connaissance.

P. Gabriel Avedikian, vicaire général de la Congrégation fut envoyé à Rome ; il devait voir le Cardinal Fesch , oncle de l’Empereur, qui habitait a Civitavecchia, « Représentant, dit notre chroniqueur, du plus grand monarque de l’univers ».

Le Cardinal Fesch, connaissait déjà l’Abbé Akonz. Ce dernier lui avait été présenté en 1804, et le cardinal s’était vivement intéressé aux publications de l’Imprimerie mekhitarienne, surtout au sujet des ouvrages d’Eusebe de Césarée, de Philon le Juif et de divers Saints Pères. Il avait promis alors sa protection efficace pour la Congrégation arménienne. Et voici que l’occasion se présentait.

Carte de Venise au XVIIIème siècle établi par Henri Chatelain en 1719

Le P. Avedikian remit un Memorandum, semblable à ceux que devaient présenter lee autres envoyés. Ce memorandum contenait les trois propositions suivantes :

I. La Congrégation mekhitariste est établie à Venise, pour développer dans sa nation, en Orient, la religion catholique et les sciences.

II. La Congrégation n’est pas mendiante, et ne se procure pas des ressources à Venise. Elle vit soutenue par ses co-nationaux en Orient, et du produit de la vente des livres qui sont envoyés partout jusqu’aux Indes. Son capital était place à la Monnaie de Venise, moyennant un intérêt de 26420 livres. Après la destruction de la République de Venise, l’Autriche n’a plus donné que 12670 livres, puis a réduit la rente à 800 livres par mois. Il est impossible de vivre ainsi. Nous supplions que les 26420 livres, nous soient versées de nouveau.

III. La Congrégation, étant de nationalité étrangère, devrait être déchargée de toutes les charges qui sont pour les religieux du pays, et jouir de toutes les exemptions obtenues en Orient par les Français et les Italiens.

Le Père Gabriel Avedikian Vicaire général de la Congregacion

… L’empereur Napoléon vint à Venise le 27 novembre 1807. L’Abbé Akonz demanda une audience « pour lui présenter. ses hommages. » Le 5 décembre, Rustem, le mameluk de l’Empereur, arménien, vint à St. Lazare et remit à l’Abbé le billet d’audience, écrit par Mgr Codronchi, archevêque de Ravenne, grand aumônier de Sa Majesté Impériale et Royale, où on lui annonçait, qu’il serait reçu le lendemain à 8h 1/2 par l’Empereur, et lui recommanda de ne pas manquer l’heure.

Qui connaît la vie et le caractère de Napoléon, doit savoir que ses audiences étaient courtes, tranchantes. Ainsi doit-il avoir été à l’égard de l’Abbé Akonz, quand il s’est présenté avec son vicaire général. L’Abbé présenta pendant l’audience une supplique, relativement aux questions déjà indiquées. Pourtant, il n’aura pas reçu une réponse décisive ou consolante, autrement il l’aurait mentionnée dans ses lettres aux Pères en Orient. Seulement dans une lettre au Père B. Aucher, il note que la supplique aurait pu être rédigée avec plus d’efficacité.

Les mois qui s’écoulèrent de 1808 jusqu’en août 1810 furent tous inquiétants pour la Congrégation, quoique des encouragements confidentiels ne manquèrent pas de la part d’amis haut placés et de M. Bédros de Karabagh.

Cependant la Congrégation assistait tous les jours à la dispersion des autres Communautés de Venise, ou à leur transplantation dans des pays lointains. La Congrégation des Bénédictins Olivetains de l’ile de Sainte Hélène, en face de St. Lazare, avait disparu définitivement. Ces deux petites iles s’appelaient « les deux yeux, les deux perles de la Lacune. » Cette disparition chagrina beaucoup nos Pères. Mais ce qui les troubla fortement, ce fut le décret du 12 mai, qui supprimait tous les couvents. L’impression générale et douloureuse fut des plus navrantes, non seulement pour les religieux, mais aussi pour les âmes pieuses. On devait déposséder les monastères séculaires, les riches bibliothèques, enlever les manuscrits précieux, les ors et les étoffes des églises, les meubles artistiques. Tout devait être enregistré et transporté à la disposition du gouvernement. Tous étaient sécularisés, hommes et femmes.
On voulut tenter une dernière démarche à Milan, et l’on envoya de nouveau le P. Zohrabian au Prince Eugène, avec une nouvelle instance. Le sus-dit Père fit toutes les démarches possibles, mais dans sa lettre du 5 août il ne donnait aucun espoir de succès.

Seulement, il avait su de son ami Opizzoni, que la supplique de la Congrégation présentée au Prince Eugène, avait été remise à l’Empereur, « Humainement il ne reste plus rien à faire, ajoutait-il, ainsi j’ai fini ce que ma Congrégation m’avait ordonné, et il ne reste aucune raison de s’attarder ici, nous sauront vite ou tard le résultat de nos démarches, que Dieu nous bénisse ».Ainsi il ne restait plus rien à faire qu’à attendre, l’anxiété au cœur. Dans de telles conditions, on commença les jeunes préparatoires à la fête de la Nativité de la Ste Vierge, jour anniversaire pour la Congrégation, ce jour-là était celui où la Congrégation avait été fondée par l’Abbé Mekhitar. Et voici que le 4 septembre le Prince Eugène arrive à Venise, et M. Bedros de Karabagh se présente au couvent, porteur de deux copies d’un décret de Napoléon, signé le 17 août, déclarant que la Congrégation des Pères Mekhitaristes était maintenue.

Le Prince Eugene de Beauharnais, Vice-Roi d'Italie (1781-1824), par Andrea Appiani

La nouvelle se répandit dans le couvent comme la foudre. Soudain retentissent toutes les cloches de la tour de l’église. Tous les religieux se ruent dans les couloirs pour demander les nouvelles. La joie de tout le monde est indescriptible. On court à l’église, pour baiser l’autel de la Ste Vierge. On chante le « Te Deum » interrompu par les sanglots des anciens.

Source INMF

L’Aigle et le Lion – La Muiron

Lorsque le 15 novembre 1796 Bonaparte pénétra dans l’Arsenal de Venise, il découvrit six vaisseaux et six frégates de la marine vénitienne, plus trois vaisseaux de 64 canons et deux frégates de 44 en construction. Il en prit aussitôt possession.

Bonaparte débaptise tous ces navires et leur attribue à chacun un nouveau nom. Les vaisseaux portent le nom d’officiers tombés au champ d’honneur durant la campagne d’Italie :  Dubois, Causse, Robert, Banel, Sandos, Frontin. Les frégates, quant à elles, prennent le nom des récentes victoires françaises : Mantou, Leoben, Montenotte, Lonato, Lodi, Rivoli.
Du 23 juillet au 29 octobre, sont achevés et lancés à Venise trois nouveaux vaisseaux, nommés Laharpe, Stengel et Beyrand, et deux nouvelles frégates, nommées Carrère et Muiron. S’il décida que l’une de ces frégates s’appellerait la Muiron, c’est en mémoire d’un épisode de la bataille d’Arcole au cours de laquelle le colonel Muiron, se jetant devant Bonaparte et le couvrant de son corps pour le protéger, avait sacrifié sa vie pour le sauver.

Qui est Muiron ? Jean-Baptiste Muiron est né le 10 janvier 1774, fils d’Eustache Nicolas conseiller, fermier général du roi, et d’Anne-Adélaïde Grossard de Verly, son épouse. Il participe en 1793, en tant que second capitaine de la 22ème compagnie d’artillerie légère, au siège de Toulon. A cette occasion, il rencontre et se lie d’amitié avec Bonaparte. Il devient rapidement son aide de camp et participe ainsi à la première campagne d’Italie. Il meurt donc durant la célèbre charge sur le pont d’Arcole, le 15 novembre 1796.

Bonaparte annonce à Euphrasie, la femme alors enceinte de Jean-Baptiste, la mort de son mari par une lettre écrite le 19 novembre 1796 :

« Muiron est mort à mes côtés sur le champ de bataille d’Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher, j’ai perdu un ami auquel j’étais depuis longtemps attaché, mais la patrie perd plus que nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents que par son courage.
Si je puis vous être bon à quelque chose, à vous ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi. »

Quelques jours plus tard, Euphrasie accouche d’un fils, et meurt à son tour tout autant de chagrin que des suites de l’accouchement, le nouveau-né s’éteint également quelque temps plus tard.

Le général annonce également la mort de son aide de camp au directoire exécutif :

« J’ai eu deux de mes aides-de-camp tués, les citoyens Elliot et Muiron, officiers de la plus grande distinction ; jeunes encore, ils promettaient d’arriver un jour avec gloire aux premiers postes militaires. »

La Muiron est prête à prendre la mer le 26 août 1797. D’abord prévue pour être armée en course, elle est finalement incorporée à l’escadre qui doit transporter en Égypte le corps expéditionnaire.
La Muiron est une frégate armée de 28 canons de 18 et 16 canons de 8 (en tout 44 canons donc). Ses dimensions sont les suivantes : 47,8 x 12 x 5,5 mètres. La frégate, bien qu’à l’origine de conception italienne, est terminée par l’ingénieur Forfait, ce qui explique certainement que les dispositions générales de La Muiron soient typiques des frégates françaises de l’époque.

En 1798, La Muiron fait partie du corps expéditionnaire français quittant Toulon pour l’Égypte. Elle traverse avec le reste de la flotte la Méditerranée vers Alexandrie entre mai et juillet 1798. Restée sur place, la frégate y est radoubée et sa coque doublée de cuivre. Elle ne participe donc pas à la bataille d’Aboukir.

Le 22 août 1799, c’est à son bord que Bonaparte décide de rentrer en France.
Au cours du long voyage, une conversation entre Bonaparte et Monge porte sur une potentielle prise par les Anglais :
– Bonaparte : « Si nous devions tomber au pouvoir des Anglais, quel parti faudrait-il prendre ? Nous résigner à la captivité sur des pontons ? Impossible ! Il faudrait nous faire sauter ! »
– Monge intervint alors : « Général, vous avez bien apprécié votre position ; le cas échéant, il faudra comme vous l’avez dit, nous faire sauter. »
– A quoi, le ci-devant général de l’armée d’Orient répondit : « Je m’attendais à ce témoignage d’amitié de votre part ; aussi je vous charge de l’exécution.« 

Le 8 octobre, huit à dix voiles britanniques sont repérées. Suite au branle-bas de combat et la cessation du danger, on recherche Monge. On trouve le savant à côté de la sainte barbe, une lanterne allumée à la main. (Source : Pairault, Gaspard Monge Le fondateur de Polytechnique, Tallandier.)

Après bien des inquiétudes la frégate, avec son illustre passager, mouille enfin dans la rade de Fréjus, ayant réussi à tromper la vigilance des Anglais.
En 1801, la Muiron participe à la bataille d’Algésiras. En 1807, Napoléon écrit au Ministre de la Marine : « je désire que la Muiron sur laquelle je suis revenu d’Égypte, soit gardée comme un monument et placée de manière à ce qu’elle se conserve, s’il est possible, plusieurs centaines d’années… » Un règlement particulier est aussitôt édicté : la Muiron est ancrée en bonne place dans le port de Toulon, avec cette inscription en lettres d’or sur la poupe : « La Muiron, prise en 1797 dans l’Arsenal de Venise par le conquérant de l’Italie. Elle ramena d’Égypte en 1799 le sauveur de la France« .

Mais les gouvernements successifs ne tinrent pas compte du souhait de Napoléon et la Muiron, désarmée, servit « d’amirale » à Toulon ; on ne connaît même pas exactement le sort final qui lui fut réservé : vendue pour les uns, foudroyée pour les autres.


Napoléon vouait un véritable culte à la Muiron, cette petite frégate qui lui avait permis de passer sain et sauf à travers la flotte anglaise lors de sa traversée d’Alexandrie à Fréjus. En 1803 il en fit exécuter une maquette qu’il plaça dans son Cabinet de travail, à la Malmaison. Ce modèle d’une exécution remarquable est aujourd’hui exposé au Musée de la Marine de Paris.

La Muiron
Modèle au 1/72e de la frégate de 44 canons prise en 1797 dans l’arsenal de Venise par Bonaparte. Maquette de Jean Lille et Claude Meirier, en bois, coton, verre et laiton.

L’Aigle et le Lion – Quand l’Aigle attaque le Lion

Le 12 mai 1797, les troupes de Napoléon prennent Venise, mettant ainsi fin à 14 siècles d’indépendance de la Sérénissime. Quand Bonaparte entre dans Venise, qu’il exècre, c’est le début de dix-huit années de confrontation entre l’Aigle et le Lion…

12 et 15 mai 1797

A la suite de ses victoires en Italie, Bonaparte décide brusquement de s’emparer de Venise. Dès 1797, Bonaparte n’a que faire des instructions du Directoire, qui varient d’ailleurs en fonction du directeur qui l’emporte. Prendre Venise permettrait de récupérer immédiatement une marine bien équipée, d’alimenter les caisses de l’armée d’Italie sans frais et, pour Bonaparte entré en Autriche, d’empêcher les Autrichiens de tenter un mouvement sur sa droite.

Le 17 avril 1797, alors que les troupes de Bonaparte occupent Vérone depuis novembre, des troubles qualifiés de Pâques véronaises fournissent à Bonaparte un prétexte pour intervenir. Trois jours plus tard, sous le feu ennemi, un navire de guerre français perd son capitaine, le jeune Laugier, au large du Lido. Le 1er mai, Bonaparte déclare la guerre à la Sérénissime. Mais, dès le 12 mai, le doge Ludovico Manin et le Grand Conseil se démettent conjointement de leurs fonctions, abolissent la République et s’en remettent à un gouvernement provisoire. Le 15 mai, 3000 Français embarquent à Mestre sur 40 chaloupes et investissent Venise dans le calme.

Le général Bonaparte doit tout de même se justifier devant le Directoire, pour cela, il rédige des notes destinées à préparer le discours devant cette assemblée. Nous avons retrouvé ces notes aux Centre Historique des Archives Nationales…

Transcription partielle – Note autographe du général Bonaparte sur les événements de Venise. [fin juin 1797]
NB : cette transcription reproduit fidèlement l’orthographe, la ponctuation et la syntaxe du texte original

[…] Bonaparte avait passé le Tagliamento et entrait en Allemagne, lorsque les insurrections se manifestèrent dans les états de Venise : donc elles étaient contraires aux projets de Bonaparte ; donc il n’a pas pu les favoriser.

Lorsqu’il était dans le cœur de l’Allemagne, les Vénitiens assassinent plus de 400 Français, chassent ceux qui étaient dans Venise, assassinent l’infortuné Laugier et offrent l’exemple d’un peuple fanatisé et en armes.
[…]


Arrivé à Mestre, où il plaça ses troupes, le gouvernement vénitien lui envoya deux députés… avec un décret du Grand Conseil, de la teneur suivante, sans que Bonaparte l’eût sollicité et eût même songé à faire aucun changement dans le gouvernement de ce pays.

Le gouverneur de Venise était un vieillard de 99 ans, qui vivait en soutenant dans son appartement une atmosphère tempéré mais qui versa à la première secousse.

Tout le monde resentait la nécessité de rajeunir ce gouvernement de 1 200 ans, d’en simplifier le rouage pour en sauver l’indépendance. Honneur et gloire à la masse des nobles du Grand Conseil ! Ils montrent dans cette occasion un patriotisme, un zèle que leur patrie admire. “ Je perds tout, disait toute éperdue l’aristocratie ; mais le Gouvernement est très faible, très vieux ; sans la démocratie, notre nation est perdue. ” De sorte que l’aristocratie avait vécu, et elle était détruite dans toutes les têtes, et le peuple perdait l’espoir de s’organiser.

On délibère : 1° sur la manière de réorganiser le gouvernement ; 2° sur les moyen d’appaiser les mânes de ses frères d’armes assassinés aux Pâques de Vérone, il voulait que le Grand Conseil fit arrêter les inquisiteurs ; il leur accorda ensuite une armistice et leur donna rendez-vous à Milan.
[…]


Bonaparte accorda une division de son armée pour faire la police et la sûreté de Venise. Tous les habitants étaient dans leurs demeures. On les fit tous armer et les nobles secondèrent le peuple. Le … fut sauvé lorsque le général Baraguey-d’Hilliers, à la tête de ses troupes entra dans Venise.

Bonaparte, comme à son ordinaire, épargna le sang et fut encore le protecteur de Venise. Depuis qu’elles y sont, on y vit tranquille et l’armée ne se mêle que de donner main-forte au gouvernement provisoire.

Bibliographie

Andrée Chauleur et Roger Drue, De Dagobert à de Gaulle, écritures de France, Paris, Dessain et Tolra, 1985.
Annie Jourdan, Napoléon. Héros, imperator, mécène, Paris, Aubier, 1998.
Jean Tulard (dir.), Dictionnaire Napoléon, Paris, Fayard, 1987.
Jean Tulard, Napoléon ou le Mythe du sauveur, Paris, Fayard, 1986.
Michel Vovelle, Les Républiques sœurs sous le regard de la Grande Nation, 1795-1803, Paris, L’Harmattan, 2000.
Amable de Fournoux, Napoléon et Venise, l’Aigle et le Lion (1796-1814), Paris, Fallois, 2002.


Napoléon et Venise. L’Aigle et le Lion. Racontée pour la première fois d’un bout à l’autre, c’est à dire de 1796 à 1814, l’histoire des relations entre le conquérant le plus célèbre de toute l’histoire moderne et la ville la plus célébrée de toutes les littératures. La fin tragique de la République Sérénissime, étranglée en quelques semaines par l’intrépide et implacable Général Bonaparte, vendue par lui quelques mois plus tard aux Autrichiens, reprise ensuite après Austerlitz, devenue simple chef-lieu de département, dans un improbable « royaume d’Italie », et enfin libérée à l’abdication de l’Empereur en 1814, mais à jamais rompue, brisée, mourante, vouée aux artistes et aux touristes.

L’Aigle et le Lion – San Michele

Les touristes qui se rendent par tombereaux sur l’île Murano dont la réputation est très galvaudée ne font plus guère une petite visite au cimetière San Michele. Cernée de hauts murs en terre brune d’où dépassent des cyprès vert sombre, San Michele est une ile située au large des Fondamente Nuove, qui longent la lagune. Site unique au monde, défi technique à l’époque de sa fondation.

En France, dès le XVIIIème siècle, des mesures limitent les inhumations sous le sol des églises, afin de réduire les désagréments dus à la décomposition des corps.
En 1804, par l’édit de Saint-Cloud, Napoléon, alors maître de la Sérénissime, fait fermer les cimetières situés autour des églises pour des raisons d’hygiène.
Le projet d’aménagement du site est confié à l’architecte de La Fenice, Giovanni Antonio Selva, mort d’apoplexie le 22 janvier 1819 non loin du sottoportico de San Zaccaria.

Giovanni Antonio Selva, (1751-1819). Important architecte vénitien. Elève de Temanza, il voyagea en Italie, France, Autriche, Pays-Bas et en Angleterre avant de s’établir à Venise où il est devenu un chef de l’école file néo-classique, très influencé par Antonio Canova (1757-1822), le sculpteur. Ses premières œuvres montrent une influence marquée de Palladio, notamment le Teatro La Fenice de Venise, mais ses dessins ont ensuité évolué vers un puissant néo-classicisme : agrandissement du Duomo romain, Cologna Veneta, les églises de San Maurizio et Santissima Nome di Gesù, à Venise. Il a également remporté les commissions pour la conception des parcs publics à Castello (actuels Giardini) et de la Giudecca, et le cimetière de l’île de San Michele. Il a préparé des œuvres réalisées par Chambers, Perrault, et Scamozzi. Il a également écrit « Sulla voluta ionica » (dans la Ionic Volute—1814) et enseigné son art à Jappelli.

En réalité, l’actuel cimetière de San Michele est composé à l’origine de deux îles – San Michele et San Cristoforo della Pace – dont le canal a été comblé.
Avant cela, l’île de San Cristoforo della Pace était habitée et utilisée comme un lieu de détention où a séjourné Silvio Pellico après une année passée sous les « plombs » (les prisons du Palais des Doges).

San Michele à l’origine, était connue sous le nom de « Cavana de Muran » (hangar à bateaux de Murano) et coïncide avec la partie la plus proche de l’île de Murano.
Il fallut combler l’étroit canal séparant les deux îles : ce n’est qu’en 1836 que le projet fut terminé. Une partie de l’île servit un temps de prison autrichienne.
Nous savons que le première personne inhumée dans le nouveau cimetière, fut Adriana Bozza, à l’âge de 36 ans, le 22 juillet 1813.
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Le cimetière est divisé selon les différentes confessions : si la partie catholique est évidemment la plus grande, on trouve également un cimetière orthodoxe (où sont inhumés Stravinsky, Brodsky et Diaghilev), une section protestante (où est Ezra Pound) et une section juive. Nous détaillerons tout cela dans un prochain article sur San Michele, car nous avons décidé d’approfondir pour vous la visite de cet ensemble unique au monde !
La section orthodoxe est souvent décrite comme abandonnée et en mauvais état. A vrai dire, elle a plutôt un caractère champêtre.
Phénomène unique au monde, les corbillards transportent les cercueils jusqu’à San Michele en gondoles, quotidien finalement assez ordinaire pour les Vénitiens.

Le cimetière est toujours utilisé, mais le manque de place oblige la reprise constante des tombes : les ossements sont alors transférés dans des ossuaires, ici ou sur l’île Sant’Ariano, et de plus en plus sur le continent à Mestre.
L’ensemble architectural est élégant : dès l’entrée, des cloitres abritent les tombeaux les plus anciens. Chaque parcelle est entourée de murs sur lesquels s’adossent les monuments les plus ouvragés. Au centre, simples mais harmonieuses, les tombes modestes se dressent sur des pelouses verdoyantes.

Prochainement, nous vous parlerons plus longuement de San Michele, à l’occasion d’un série d’articles à paraître à partir du 22 avril prochain et qui nous permettront de vous faire découvrir toutes les traditions qui entourent la mort à Venise, ainsi que l’histoire de cette île cimetière et de quelques uns de ses habitants, plus ou moins connus…

L’Aigle et le Lion – La propagande du petit général

Encore peu connu lorsqu’il rejoint l’armée d’Italie pour effectuer des manœuvres de diversion, Bonaparte sait d’emblée s’attacher ses soldats. Son système s’inspire directement du césarisme de l’Empire romain : toutes les décisions relèvent d’un seul chef qui s’appuie sur l’attachement à sa personne d’une base populaire.

Bonaparte fait de la politique comme il fait la guerre, et utilise aussi bien ses proclamations à l’armée pour entretenir et développer l’adhésion de ses troupes, que les journaux pour donner à son image personnelle et à ses succès militaires tous les appuis qu’une propagande bien conduite peut lui procurer. Après ses grandes victoires contre l’Autriche, il crée le 3 thermidor an V (20 juillet 1797) Le Courrier de l’armée d’Italie, qu’il confie à un ancien jacobin, Marc-Antoine Jullien. Une seconde feuille, La France vue de l’armée d’Italie, paraît dès le 16 thermidor an V (3 août 1797) sous la direction de Regnault de Saint-Jean d’Angély, ancien membre de la Constituante. L’ampleur de ses victoires donne à la propagande de Bonaparte un retentissement inconnu jusqu’alors.

Bonaparte entoure de publicité ses rapports au Directoire, met en scène des envois de drapeaux ou d’objets d’art et les exploits de l’armée d’Italie. Il n’ignore pas que la République est un régime instable et que les luttes entre partisans d’un retour au jacobinisme et agents royalistes rendent le Directoire fragile. Pour qui saura le mieux tirer parti des circonstances, l’armée d’un chef bien résolu apparaîtra prochainement comme le meilleur rempart d’une république incertaine de son avenir et où il faut ménager tous ceux qui ont tiré un profit quelconque de la Révolution : la voie est tracée pour le jeune héros de l’armée républicaine, mais le coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) accompli avec son aide se fait sans lui. Il faudra le retour d’Égypte pour transformer Bonaparte en Premier consul.

Papier à vignette de l’armée d’Italie, à en-tête du général en chef Bonaparte.

L’armée victorieuse a pris les traits d’une Minerve jeune, belle et décidée. Le lion et le griffon qui ornent son siège, les feuillages de chêne et de laurier, l’entourent de symboles de force, d’intelligence et de gloire. Campée de face, les pieds fermement posés sur un bouclier et une armure, la déesse affirme sa capacité à faire respecter les droits acquis par la Révolution en tenant à la main une lance dont un bonnet phrygien coiffe la pointe. Elle est revêtue des signes de guerre de l’armée romaine : le manteau de général en chef en campagne et les haches mises aux faisceaux de licteurs. A l’évidence, cette Minerve coiffée d’un splendide panache décidera de la guerre même si le Directoire veut alors arrêter les conquêtes ! Une cuirasse métallique recouvre sa poitrine. Au milieu des écailles, l’effigie n’est pas une gorgone, mais un portrait, encadré d’ailes, du vainqueur, Bonaparte !

Papier à vignette de l’armée d’Italie, à en-tête du général en chef Bonaparte.

Des artistes de Milan, le peintre Appiani et le graveur Mercoli , ont donné à cette vignette une ampleur exceptionnelle. Avec l’en-tête du général en chef de l’armée d’Italie, elle occupe la moitié de la page. Voilà reléguée dans l’oubli la Marianne qui ornait son papier à lettres huit mois plus tôt, familièrement juchée sur un affût de canon auprès de quelques emblèmes républicains et d’un cyprès d’Italie transformé en arbre de la Liberté ! La Minerve d’Appiani concrétise d’emblée pour le Directoire le nouveau rapport de forces avec Bonaparte.

Andrea Appiani, qui exécutera de Bonaparte le portrait qu’il préférait, contribue de bonne heure à le représenter dans la tradition néoclassique, en héros qui a donné à l’Italie sa liberté. En 1797, pendant la brève période d’enthousiasme de création des républiques sœurs italiennes, les nouvelles administrations adoptent sur le modèle de celle-ci, des vignettes et en-têtes inspirés de grandes compositions.

Sous cette nouvelle vignette, Bonaparte signe l’expédition au Directoire des adresses de ses troupes. Les différents corps expriment leur satisfaction que le complot du 18 fructidor (4 septembre 1797) ait été écrasé au nom des idéaux de la Révolution. L’unanimité de ces textes, souvent imprimés sur ordre officiel et accompagnés de longues listes de signatures de soldats, montre la puissante cohésion de l’armée d’Italie et ne peut qu’impressionner le Directoire.

Le Courrier de l’armée d’Italie donne aux soldats les nouvelles venues de France et celles des armées, en les orientant politiquement dans le sens que souhaite Bonaparte. Ses auteurs se disent “ une société de Français républicains ”. La citation de l’abbé Raynal, connu pour ses écrits condamnés par l’Ancien Régime mais qui n’a pas participé à la Révolution, présente comme un devoir moral pour l’armée de défendre les valeurs de la République.

Le courrier de l’armée d’Italie.1797

Le journal cherche aussi à exalter l’attachement des hommes à leur chef. Pendant la fête du 14 juillet à Milan, un caporal dit à Bonaparte : “ Général, tu as sauvé la France. Tes enfants glorieux d’appartenir à cette invincible armée te feront un rempart de leur corps. Sauve la République.” L’annonce du tarif d’abonnement figure dans tous les numéros comme garantie d’indépendance, mais le Courrier fut souvent distribué gratuitement à Paris comme à l’armée. Le butin de guerre assure à Bonaparte les moyens nécessaires. Au besoin, les faits y sont relatés de façon déformée, afin de jouer sur les ressorts de l’émotion. Tout doit concourir à le présenter à l’opinion comme un héros qui allie force et intelligence et comme un ami des artistes et des savants ; lesquels, en retour, vont chanter ses louanges.

Le courrier de l’armée d’Italie.1797

L’Aigle et le Lion – Jean Baptiste Laugier et le prétexte

Dans l’Adriatique alors communément appelé « Golfe de Venezia » les navires français se faisaient voir de quelque temps, donnant chasse à des bâtiments autrichiens et anglais.
Mais surtout ils harcelaient de façon continue les navires de la Vénétie avec des arraisonnements arbitraires, en interférant dans la surveillance des vaisseaux de guerre ou en contraignant la navigation de la flotte commerciale.

Le Sénat, donc, rappela l’ancien Décret de la République en vigueur, que Venise interdisait de manière absolue toute entrée dans le port d’un navire étranger armé .

De même, recommandation fut donnée au Provveditore aux lagunes et au Lido d’avoir la plus grande vigilance, autorisant aussi l’emploi de la force si n’importe quel bâtiment armé de quelconque nation, voulait forcer l’entrée du port.
L’ acte fut notifié au premier au ministre de France, Jean-Baptiste Lallement.

Pour toute réponse Bonaparte fit savoir, depuis son quartier général que le citoyen Jean Baptiste Laugier, commandant du navire français Liberateur d’ Italie, « intervenait dans le golfe de Venise aux fins de donner la chasse aux navires autrichiens et anglais, et de pourchasser les corsaires qui menaçaient les pavillons vénitiens« 

Le commandant français Laugier dès les ordres reçus, bloqua en mer à hauteur de Caorle, un bateau de pêcheurs de Chioggio.
Il força un certain Menego Lombardo, vieux marin de soixante-dix ans, à monter à son bord puis l’obligeât à guider leur bateau vers le port de Venise, puisque les envahisseurs ne pouvaient pas connaître les fonds et les canaux.
Ils lui promirent une grosse rémunération pour sa collaboration et le menacèrent de mort s’il refusait.

Le 20 avril 1797 « Le Libérateur d’Italie », donnant la chasse a trois vaisseaux autrichiens vient devant le port du Lido et arrivé à portée de canons du fort, tire  sept-huit coups à blanc..

Sopracomito Bragadin donne vite les ordres pour préparer deux canons afin d’ordonner au bâtiment de faire demi-tour, comme prévu par la mesure du Sénat (dit en veneziano « da mo ») du 17 Avril, qui défendait l’entrée dans le port des navires étrangers armés.

Mais ils reçoit une réponse arrogante de Laugier, le commandant français leur signale qu’il est armé de 8 canons avec à bord 38 soldats, 4 passagers et le pêcheur chioggiotin Menego Lombardo et qu’il continue sa route.
C’est seulement lorsque ils furent à portée des tirs que le capitaine français décida de virer de bord, mais il était trop tard.Peut-être en raison d’une faute de manœuvre, ou en raison de son courant d’eau, le navire vient au contact avec une galeotte venette des Capitaines Alvise Viscovich et Malovich (20 heures), qui commandent la garde des « Bocchesi ».
Partent alors premières canonnades et volées de fusils.
On entends des coups de fusil partout, du Lido, des forts et même de la Certosa.
Laugier prend la corne marine et commence à crier « sommessione, sommessione ! » pendant que l’équipage du Liberateur d’Italie, abandonne les manœuvres et se réfugie dans les cales.

La navire français va s’échouer juste sous la batterie du Lido, arrosé par la canonnade, les coups de mousquet… les marins furibonds à cause des vexations et mauvais traitements qu’ils sont subis récemment à Palmanova par l’envahisseur français, montent à l’abordage, épée à la main.
Dans la mêlée furibonde qui en suit les Bocchesi passent au fil d’épée tous ceux qu’ils trouvent sur le pont du bateau, y compris le pêcheur de Chioggio.Le combat avait duré environ 20-30 minutes. L’équipage français est fait prisonnier, le Liberateur est pris par le Capitaine Viscovich. de la galeotta « Belle Chiaretta ».
Le bilan : cinq français tués (parmi lesquels le capitaine Laugier, frappé d’une balle de mousquet) et les huit blessés.
Le vieux pêcheur Menego Lombardo, succombera suite à ses blessures à l’Hospitale de San Polo.

Le 3 mai 1797 le soi disant « libérateur » Bonaparte – qui entre temps avait déclaré guerre à la République Vénitienne – forçait le gouvernement maintenant entre ses mains à punir le commandant du fort du Lido, Domenico Pizzamano, qui fut emprisonné en attente de son procès.

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