Pagello entre au Danieli

Installée depuis peu à l’hôtel Danieli, appelé à l’époque l’hôtel Royal, George Sand tombe malade le 4 janvier 1834, elle est atteinte de dysenterie.

George Sand avait fait venir un médecin, le docteur Santini, qui n’avait pas pu la saigner, parce qu’elle avait, paraît-il, une veine fort difficile, vena difficilissima. “Non v’é arteria“ dira le diafoirius incompétent, incapable de trouver l’artère à saigner.

L’hôtelier fait venir un jeune médecin chirurgien, (dont on a dit qu’il était l’élève ou l’aide de Santini) assistant à l’hôpital S. S. Giovanni e Paolo.

Pagello entre au Danieli et rencontre celle qui va bouleverser sa vie. Du quai des Esclavons, il l’a aperçue, au balcon de l’hôtel Danieli, lourds cheveux noirs couverts d’un turban rouge, fumant un cigare, immobile, auprès d’un jeune homme blond. Image qui l’a frappé.

Le jeune médecin lui propose une saignée qui la soulage immédiatement. George commence à revivre. Au plus fort de son désespoir, elle a trouvé une figure amie, quelqu’un qui la regarde avec admiration, et qui est un fort joli garçon blond, presque roux, de vingt-sept ans… George aime les blonds : enfin Venise lui sourit !

Pietro Pagello est né le 15 juin 1807 à Castelfranco Veneto.

Pietro Pagello poursuit ses études à la faculté de médecine de l’université de Pavie et commence à exercer à Venise à partir de 1828. Il publie en 1831 Dell influenza delle passioni sul colorito della faccia réédité en 1838.

Il la guérit à la fin du mois, puis c’est au tour d’Alfred de Musset, qui est entre la vie et la mort les 7 et 8 février. Voici la traduction du billet qu’elle lui avait écrit, en mauvais italien:

«Mon cher monsieur Païello,

Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un bon médecin, pour conférer ensemble sur l’état du signor français de l’Hôtel-Royal. Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu’il est malade, il a la tête excessivement faible et raisonne souvent comme un enfant. C’est cependant un homme d’un caractère énergique et d’une puissante imagination. C’est un poète fort admiré en France. Mais l’exaltation du travail de l’esprit, le vin, la fête, les femmes, le jeu, l’ont beaucoup fatigué et ont excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une chose d’importance.

Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une nuit, à la suite d’une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes autour de lui, et criait de peur et d’horreur[6]. A présent, il est toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu’il dit, ni ce qu’il fait. Il pleure, se plaint d’un mal sans nom et sans cause, demande son pays, dit qu’il est près de mourir ou de devenir fou!

Je ne sais si c’est là le résultat de la fièvre, ou de la surexcitation des nerfs, ou d’un principe de folie. Je crois qu’une saignée pourrait le soulager. Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition indocile du malade. C’est la personne que j’aime le plus au monde, et je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.

J’espère que vous aurez pour nous toute l’amitié que peuvent espérer deux étrangers.

Excusez le misérable italien que j’écris.

G. SAND.»

Le poète, quant à lui, fixera ses souvenirs dans La Nuit de décembre, où son double lui apparaît. Ce malheureux vêtu de noir hantera bientôt ses cauchemars vénitiens. George Sand raconte au précepteur de son fils, le 8 février 1833 : « La nuit dernière a été horrible. 6 heures d’une frénésie telle que malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre… Les deux hommes ne pouvaient lui faire lâcher le collet de ma robe…

Il est guéri le 13 février. Pagello devient l’amant de George Sand à la fin du mois. Cette liaison est tenue secrète, Musset étant extrêmement jaloux.

Son ami Alfred Tattet vient le voir à Venise et le couple Musset-Sand déménage dans un hôtel moins coûteux, calle delle Rasse. Alfred de Musset soupçonne George Sand et lui fait des scènes. Il quitte Venise pour Paris le 29 mars.

Après le départ d’Alfred de Musset, la vie de George Sand semble se dédoubler. Par intervalles, son imagination suit le poète sur la route de France, et le reste du temps elle est à Pagello ou à sa tâche opiniâtre, infatigable, pour alimenter de romans la Revue de Buloz.

Avec Pagello, George va mener la vraie vie vénitienne. Pietro Pagello à Venise, c’est un poisson dans l’eau. À l’aise, il frétille comme une pagelle, encore plus content depuis que frétille près de lui, la sua sardella, sa sardine vive et menue, George Sand, la donna francese qu’il affuble de ce prénom comique. Elle partage son bocal, ou plutôt son logis, Ca Mezzani, Corte Minelli dans le cœur de la ville. Elle aménage l’appartement avec une habileté qu’admire Pietro. “Quand elle n’écrivait pas, elle s’occupait volontiers des travaux ménagers pour lesquels elle manifestait un goût et une adresse remarquable. Elle voulut décorer elle-même toute une pièce de son appartement : rideaux, chaises, sofa. Je ne sais ce qu’elle aurait réussi à faire de sa main. Sobria, economa, laboriosa, era prodiga per gli altri :… elle se montrait prodigue pour les autres.

Pour compléter l’idylle et occuper les moments où Pagello est retenu par sa clientèle et par l’Arpalice, George Sand a un autre compagnon dont Alfred de Musset ne prendra pas ombrage, non plus que Catulle du moineau de Lesbie. « J’ai, dit-elle, un ami intime qui fait mes délices et que tu aimerais à la folie. C’est un sansonnet familier que Pagello a tiré un matin de sa poche et qu’il a mis sur mon épaule. Figure-toi l’être le plus insolent, le plus poltron, le plus espiègle, le plus gourmand, le plus extravagant. Je crois que l’âme de Jean Kreyssler est passée dans le corps de cet animal. Il boit de l’encre, il mange le tabac de ma pipe tout allumée; la fumée le réjouit beaucoup et, tout le temps que je fume, il est perché sur le bâton et se penche amoureusement vers la capsule fumante. Il est sur mon genou ou sur mon pied quand je travaille; il m’arrache des mains tout ce que je mange; il foire sur le bel vestito de Pagello. Enfin c’est un animal charmant. Bientôt il parlera; il commence à essayer le nom de George.« 

  George Sand par Eugène Delacroix en 1838

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