Venise, octobre 1874

A huit heures du soir, le premier octobre, nous reprenons le chemin de fer pour Venise.

On traverse d’abord des plaines coupées de canaux : puis soudain la terre disparaît : nous voici engagés sur un interminable viaduc entouré d’eau de tous côtés ; au loin les becs de gaz et les lumières d’une grande ville se reflètent en scintillant sur le lac. Avec la même soudaineté, tout s’éclipse : on entre en gare et nos surprises vont commencer.

Au mois de septembre 1874, René Mathurin Marie Pocard du Cosquer de Kerviler, communément appelé René Kerviler, eut occasion d’entreprendre, avec sa femme Cécile M Guieysse, un voyage de vacances en Suisse et en Italie. Ils laissèrent leurs enfants à leur grand-mère et sont partis directement de Nantes par la voie de Lyon et de Genève. A Venise un de ses beaux-frères, Léon Guieysse, qui sortait de l’école d’application du génie de Fontainebleau vint les rejoindre et acheva le voyage avec eux.

René Mathurin Marie Pocard du Cosquer de Kerviler

Ici point de grande place d’arrivée, ni de longues files d’omnibus stationnant devant la gare ; mais un vaste escalier au pied duquel le grand canal, chargé d’une foule de gondoles, fait jouer aux lumières ses eaux sombres et tranquilles. Chaque hôtel possède une gondole avec une lanterne à ses couleurs et à son nom. Avisant celle de la Cita di Monaco, nous lui trouvons bon augure et nous nous installons sur sa banquette en velours rouge. En avant, gondolier !…

Nous glissons avec agilité au milieu de tout ce monde de rameurs, et quittant bientôt le grand canal nous nous engageons dans une série de canaux secondaires obscurs et mystérieux qui doivent raccourcir la route. L’impression de ce voyage nocturne est saisissante : un silence de mort ; à peine un petit clapotement de l’eau sous l’aviron du gondolier dont la silhouette se détache à l’arrière de la barque ; de loin en loin, un cri bizarre et plaintif qui se perd dans la nuit : ce sont les gondoliers qui s’avertissent aux détours pour ne pas s’entrechoquer dans l’ombre. On se croise rapides comme des flèches, et l’on se prend à rêver drames et crimes ; s’il prenait fantaisie à notre conducteur de nous supprimer, qui s’en apercevrait ?…

Au milieu de ce silence, on se sent pris de frisson, et l’on glisse, toujours enveloppé de mystère, sous des ponts sombres comme la mort, au pied de maisons aux fenêtres grillées, défendues contre toute attaque extérieure. Où allons-nous ?…

Les canaux se croisent avec des cours sinueux; on n’aperçoit rien devant soi, et seulement à nos côtés l’eau noire qui baigne le pied des portes des hôtels : de temps en temps un petit quai, une église, une lampe devant une madone. Tout d’un coup le salut et la vie : voici de nouveau les lumières et le grand canal : des gondoles circulent nombreuses; de grands piquets bariolés destinés à les attacher pour l’accostage se dressent comme des fantômes le long des deux rives : les palais se succèdent, et les dômes et les portiques : nous approchons de la place St-Marc; mais avant d’atteindre son escalier, la gondole nous dépose à la Cita di Monaco. Hélas ! Quelle déconvenue; nous sommes reçus en italien mâtiné d’allemand : Nous ne nous étions pas aperçu que Munich, la capitale de la Bavière, s’appelle ici Monaco ! et nous sommes tombés en pleine Allemagne. Il est trop tard maintenant pour chercher un autre hôtel; mais après avoir en vain cherché à rêver aux étoiles que nous cachent des nuages malencontreux, nous nous endormons en jurant qu’on ne nous reprendra plus à l’homonymie franco-italienne.

Fête Dieu à Venise, par Luigi Passini (Vienne, 1832 † Venise, 1903) vers 1873-74.

Notre premier soin, au réveil, est d’aller chercher à nos fenêtres un aperçu du classique ciel bleu de Venise. Peine inutile ; il est gris comme en Bretagne, si ce n’est qu’à travers la pluie qui tombe en fines gouttelettes que nous apercevons en face de nous, du haut de notre troisième étage, l’immense campanile et les pittoresques coupoles de St-Marc : au loin le dôme de St-Jean-le-Majeur est enveloppé dans une brume légère, au milieu de son île : et l’horizon se termine vers l’Adriatique par une ligne plombée qui ne nous laisse pas grand espoir pour le reste du jour. Si des senteurs pénétrantes ne s’élevaient du joli jardin qui s’étend à nos pieds derrière la Librera Vecchia, nous augurerions fort mal du climat vénitien. La réaction produite par le retour du beau temps n’en sera que plus vive. Notre plan de campagne est aussitôt dressé : nous visiterons aujourd’hui l’église de Saint-Marc, le palais des Doges et le musée de peinture, et nous réserverons pour demain la ville, ses monuments et ses innombrables palais.
La façade postérieure de notre hôtel s’ouvre sur une étroite ruelle qui aboutit en quelquespas sous les galeries de la grande place St-Marc. A peine sommes-nous entrés sous ces galeries que, sans avoir le temps de jeter un coup d’œil sur les belles perspectives d’arcades superposées qui s’alignent devant nous, couronnées par la resplendissante basilique, nous sommes assaillis par une foule de marchands de bracelets et de colliers en coquillages, qui, n’ayant pas encore rencontré de touristes à cette heure, s’attachent à nos pas, et nous forcent, pour nous débarrasser de leurs cris, de leur acheter quelques-uns de ces frutti di mare : mais nous n’avançons sous les galeries que pour tomber de Charybde en Scylla : ce sont maintenant des marchands de photographies nous offrant, dans de petits albums à mille replis, des vues des principaux monuments de Venise.
Un ricordo di Venezia, signor, due lire, signor, un ricordo !
Vingt photographies pour 2 francs, c’est pour rien : nous achetons un ricordo et pouvons enfin respirer.

Mais la pluie tombe de plus belle; ce n’est pas le moment d’admirer les magnificences de la place de St-Marc, ni de comparer sa disposition à celle de notre jardin du Palais-Royal, à Paris, où la basilique remplacerait la galerie d’Orléans. Un agent de ville nous indique le chemin de l’hôtel des postes, et nous nous engageons, à sa recherche, dans un dédale sans fin de ruelles étroites pavées en larges dalles, coupées par des ponts en dos d’âne à parapets triangulaires et aux escaliers de marbre, bordées de vieilles maisons qui surplombent et qui s’enchevêtrent les unes dans les autres, agrémentées de piliers, d’arcades et de galeries de tout style et de toutes dimensions. C’est dans ces ruelles que se trouvent les magasins ou plutôt les boutiques, car il ne faut pas leur demander de luxueuses devantures, et les seules qui ressemblent aux nôtres sont celles des galeries de la place St-Marc : les vraies rues sont les canaux et comme toutes les constructions y plongent directement sans terrasse, il ne peut y être question de magasins : seules les ruelles étroites établies parallèlement en arrière en ont le privilège.

Rassurez-vous, la suite du séjour à Venise de René Kerviller et sa famille ne sera plus aussi décevante. Dès que le soleil va revenir, et au fur et à mesure de sa découverte des principaux monuments de la ville, il ira de plaisir en émerveillements, bien qu’il ne se soit guère aventuré au delà de San Marco.

Son récit de voyage est un ouvrage devenu rare, mais Trente jours à travers la Savoie, la Suisse et l’Italie est disponible en ligne sur Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale de France.

L’arrivée à Venise se situe vers la page 103, voici le lien direct.

Trente jours à travers la Savoie, la Suisse et l'Italie

2 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. RANLIAL
    Oct 01, 2014 @ 08:11:36

    Très bien écrit . On s’y croirait !

  2. Muriel
    Oct 01, 2014 @ 08:55:28

    Joli récit sincère. J’apprends que : « Munich, la capitale de la Bavière, s’appelle ici Monaco »!
    L’actuel hôtel « Monaco et Grand Canal » était peut-être celui de l’auteur?

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