L’Atlantique noir de Nancy Cunard

Avec L’Atlantique noir, le musée du Quai Branly fait le portrait d’une poétesse anti-coloniale, amoureuse des noirs de Harlem à l’Afrique en passant par les Caraïbes et qui leur a donné l’occasion de parler de leurs pays, de leurs arts, de leurs traditions et de leurs histoires dans une Anthologie nègre.

« Je suis l’inconnue, l’étrangère
Hors la loi, rejetée par les règles de la vie
Fidèle à une loi unique, une logique personnelle
Qui ne se mêle à rien et refuse de s’incliner
Devant les règles générales. »

L’Atlantique noir de Nancy Cunard

Mais nous vous parlons de Nancy Cunard, dans un blog qui ne parle QUE DE VENISE, un autre nom célèbre nous vient alors aussitôt à l’esprit : Louis Aragon.

Il faut remonter aux années 1920. Louis Aragon, jeune poète surréaliste sans le sou, se lie avec Jacques Doucet, élégant couturier de la Belle Époque et mécène amoureux des lettres.

De 1926 à 1928, Louis Aragon vivra avec Nancy Cunard.

Commencement : Le 10 mars 1896, Nancy Cunard naît dans un château médiéval, Nevill Holt, dans la campagne anglaise, entre un père un peu effacé, Sir Bache, héritier d’une riche famille américaine installée en Angleterre depuis le milieu du XIXe siècle, et Maud, sa mère, jeune Américaine originaire de San Francisco, fantasque et beaucoup plus extravertie, qui fait de Nevill Holt un lieu de haute mondanité et de culture. Vers 1910, Lady Cunard quitte son mari et le château pour s’installer à Londres avec sa fille. Les relations de la mère et de la fille se dégradent. Au début des années 1930, Nancy Cunard rendra même publique une lettre-pamphlet contre Maud, Le Nègre et Milady : elle y dénonce le racisme de sa génitrice. Depuis 1920-1921, la jeune femme est installée à Paris.

A partir de 1924, son appartement de l’île Saint-Louis devient un lieu des mieux fréquentés : Man Ray et William Carlos Williams, Walter Berry, Edith Wharton, Léon-Paul Fargue, Drieu la Rochelle,  la bande qui gravite autour de Jean Cocteau et celle d’André Breton, Beckett, Nijinski, Rubinstein, les Fitzgerald, et cent autres écrivains et artistes dans la famille desquels elle était entrée en publiant plusieurs recueils de poésie et en éditant elle-même les livres qui lui plaisaient.

Tristan Tzara, le fondateur de Dada devient son compagnon, René Crevel sera aussi, jusqu’à son suicide, l’un de ses proches… Le jeune Marcel Jouhandeau la décrit en « une ogresse maigre dont le long corps a la froideur envoûtante des serpents. »

Aragon rencontre Nancy en 1926, à Paris, elle n’en fera qu’une bouchée. 

Coup de foudre dans un ciel d’orage.

Nancy Cunard semble beaucoup mieux maîtriser la relation que le jeune poète, qui écrit à Jacques Doucet en avril : « Je suis le prisonnier de l’amour je pense d’une façon définitive. » Voyages. Dépenses. Crises. Le Paysan de Paris sort en juillet et Aragon travaille à son grand projet romanesque, La Défense de l’infini.

Nancy Cunard

Nancy Cunard fut-elle le grand amour d’Aragon?

Aragon fut-il l’homme le plus aimé de la blonde, mince, belle et irrésistible Anglaise? La concurrence fut innombrable. Aidée par sa fulgurante beauté archétype de cette époque, un célibat , surtout une ablation de l’utérus (dont  on ne sait si cela fut du à la conséquence d’une maladie vénérienne) sa position sociale, Nancy fit tourner bien des têtes et collectionna les amants. Décidait-elle de s’emparer d’un homme? Aucun ne résistait. Elle collectionna les amants comme elle collectionnait les bracelets d’ivoire dont elle avait l’habitude de couvrir ses bras.

Longiligne, un port et une grâce évidente, une coupe à la garçonne, sa vie sexuelle ne fut pas le moindre de ses talents.

Un an plus tard, dans une chambre de l’hôtel de la Puerta del Sol, il fait une tentative de suicide auprès d’elle après avoir brûlé dans la cheminée les 1 500 feuillets du manuscrit de La Défense de l’Infini (dont seul un chapitre sera sauvé, Le Con d’Irène, livre érotique où Aragon a mis beaucoup de Nancy). Mais les circonstances de cet autodafé sont plus qu’obscures, et la confession d’Aragon, comme toujours, suspecte.

Nancy, Aragon l’a aimée ou plutôt, il l’a adorée, ce qui n’est pas pareil. Dans l’adoration, l’amour cesse d’être une quête ou un mystère, c’est un joug sacré. Pour une fois, Arangon est explicite : « J’étais amoureux d’une femme extraordinairement belle. D’une femme en qui j’avais cru comme en la réalité des pierres. D’une femme que j’avais cru qui m’aimait. Je suis un chien, c’est ma façon« .

Au cours de l’été suivant, Nancy organise un séjour en Italie. Avant une première étape à Venise, elle envoie une longue lettre à Janet Flannet où elle explique qu’Aragon est vraiment un garçon délicieux, « une personne douce et délicate, un compagnon idéal, mais moi, je suis toujours insupportable« . Lors d’une halte Florence, Nancy tient à présenter Aragon à Norman Douglass. Les crises atteignent, à Venise, leur point culminant.

Nancy trompe Aragon avec celui qui deviendra un de ses grands amants, l’afro-américain Henry Crowder, originaire d’Atlanta, Georgie, pianiste de l’orchestre de jazz d’Eddie South, qui se produisait alors à l’hôtel Luna. Nancy est folle de jazz et de jazzmen noirs. Ce sont, pour elle, les vrais révolutionnaires, comme le seront plus tard à ses yeux les combattants de la guerre d’Espagne… Aragon ne fait pas le poids et ne supporte plus son rôle de « gigolo« .

Vers la fin de la première semaine de septembre 1928, dans sa chambre de l’hôtel Danieli, Louis Aragon se gave de barbituriques. Il est sauvé de justesse une fois de plus… suicide d’opérette diront les mauvaises langues.

La vie reprend son cours. Louis Aragon rencontre le poète russe Maïakovski

Le mercredi 7 novembre 1928, Louis Aragon et Elsa Triolet se réveillent pour la première fois dans les bras l’un de l’autre. Elle se pelotonne amoureusement contre lui. Il serre dans ses bras ce minuscule corps dont il a tiré tant de plaisir. Les deux amants se regardent, encore étonnés de la passion de la nuit. Voilà douze heures, ils ne se connaissaient pas. Et maintenant, ils ont fait l’amour comme des bêtes. Elle a 32 ans, il en a 31 et c’est le début d’un mythe largement mis en scène. Les yeux d’Elsa n’effacèrent vraiment jamais la cicatrice laissée par Nancy. Elsa Triolet Elsa Triolet, reste lucide sur la nature du lien qui attache encore son compagnon à celle pour qui « toute respiration tourne à la tragédie ». Elle parlera même d’une « initiation à la jalousie ». Maintes pages d’Aragon garderont les traces de cette passion, dans Le Roman inachevé et dans La Mise à mort notamment.

Nancy Cunard, elle, oublie vite Aragon. Ou du moins place-t-elle sa liberté plus haut.

Nancy Cunard est morte le 16 mars 1965, dans une salle commune de l’hôpital Cochin. On l’avait ramassée dans la rue, effroyablement maigre, l’esprit en déroute.

Nancy Cunard

Bibliographie :

Nancy Cunard, de François Buot, Éditions Fayard

Aragon, la seule façon d’exister, Grasset, 1997

Aragon, un destin français, Pierre Juquin, Éditions de La Martinière

Exposition :

« L’Atlantique noir » de Nancy Cunard Negro Anthology (1931-1934), commissaire Sarah Frioux-Salgas, du 4 mars au 18 mai 2014, Mezzanine Est, Musée du Quai Branly, 222, rue de l’Université, Paris 7e. Tel. 01. 56 61 70 00

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Tous les articles des derniers mois…

%d blogueurs aiment cette page :