Le purgatoire de l’époque Romantique

De l’arrivée des troupes françaises de Bonaparte jusqu’à l’avènement du fascisme, la longue saison d’un Carnaval de Venise moribond traverse le siècle.

Fête nocturne sur la place Saint-Marc illuminée - Valery - Deyé, 1856

Certains le rêvent encore sous des formes anciennes, et en particulier le Carnaval du XVIIIème siècle. D’autres tentèrent de le moderniser et de le régénérer au gout du siècle. Après le paroxysme de la fièvre du Carnaval à l’époque des Lumières, on cherchait laborieusement à le réinventer… qu’est-ce qu’il subsista du Carnaval de Venise du XIXème siècle ?

Au lendemain de la chute de la République, l’abbé Collalto mis en place tout un programme pour combattre la corruption, le laxisme et l’oisiveté. Les six sestières furent rebaptisés en huit sections : Vivres, Éducation, Marine, Loi, Commerce, Pêche, Révolution et Spectacle (comprenant la zone des théâtres). Ainsi, le fait de lier le divertissement exclusivement aux théâtres signifiait la mort du Carnaval.

Marco Piazza fit voter un certain nombre de lois liberticides, pour luter contre le luxe, fermer les lieux de perdition (ridotti et casini) ou empêcher les femmes de fréquenter les cafés publics. Les fêtes républicaines remplacèrent au printemps le Carnaval de l’Ascension. D’autre part, régates, illuminations, banquets ne faisaient plus hommage à la splendeur de la ville, mais Venise était utilisé comme décors théâtral à des opportunités de rencontres, comme ce fut le cas pour la venue de Joséphine de Beauharnais.

Dès l’automne 1797, les autrichiens héritèrent de ce programme et continuèrent dans ce sens, limitant le port du masque et la période des divertissements aux seuls deux derniers jours du Carnaval.

 Ippolito Caffi

Pendant la première période autrichienne et la période napoléonienne qui suivit, les fêtes publiques se succédèrent, recourant désormais à un système bien organisé de grands bals masqués à La Fenice, de défilés aquatiques sur le Grand Canal et de parades militaires.

Les courses de taureaux furent supprimés après 1802, quelques années plus tard, le jeu des Forces d’hercule connut le même sort (1815).

La ville continuait à vouloir faire la fête. En 1813, le général Seras avait décrété que personne ne devait circuler sans lumière dans les rues après minuit. Mais « on vit au dernier coup de minuit, surgir de toute part, qui lanterne à la main, qui tenant cette même lanterna au dessus de son chapeau, et pas seulement des hommes mais des femmes aussi, des dames, toutes munies de lanternes, et finalement des groupes entiers éclairés de la sorte et débouchant de partout pour rejoindre la place et y accroître l’extravagance en criant, riant et sifflant, si bien que l’on aurait presque cru à une ultime nuit de carnaval.« 

C’est à partir de 1830 que des visiteurs riches et illustres, venus de toutes les parties du monde, fréquentère de nouveau Venise pour y affirmer une civilisation bourgeoise. Venise devenait une destination privilégiée de l’Europe romantique, mais les séjours, qui étaient le fait de personnes cultivées, furent plus bref et à vocation essentiellement touristique.

Pour les élites européennes, Venise restait toutefois une ville de plaisirs et d’amours dont le mythe de la Venise romantique se construisait également sur l’image de la décadence et des ruines, de ses palais désertés ou se faisaient et défaisaient des plaisirs amoureux, fussent-ils fantasques ou douloureux.

Pierre-César Briand dépeint la tristesse et le mercantilisme d’un carnaval de l’époque (mais qu’il n’a peut être jamais vu de ses yeux) : « C’est une véritable attrape pour les étrangers qui, pour le voir, font exprès de fort longs voyages. Le costume de la bautta n’a rien de réjouissant pour les yeux, et le Jeudi Gras l’on donne au peuple des spectacles en plein air qui se terminent par un feu d’artifice. Le reste du carnaval est insipide ; le peuple se masque en arlequins, matelots ou bergers ; on déguise même les enfants, et les pauvres demandent l’aumône sous le masque. La dernière semaine se passe en bals particuliers et publics ; les uns et les autres sont également tristes« .

Georges Sand semble, également attendre davantage de ce carnaval qu’elle ne découvre qu’un mois après son arrivée à Venise : « Nous sommes ici en carnaval. Tous les dimanches nous avons des masques sur les quais et sur la place. Il y a des compagnies de sauvages, de pêcheurs napolitains, vénitiens, etc. Leurs costumes sont assez jolis. Ils arrivent sur la lagune avec des barques pavoisées avec des musiciens. C’est bien pâle après les descriptions fantastiques que l’on nous a fait de l’antique Venise et de ses fêtes, et cependant assez beau pour nos yeux parisiens. » (Lettre de Georges San à Jules Boucoiran)

Charles d’Haussez a vainement cherché, en 1865, la somptuosité du carnaval dont on parle tant et il évoque les regrets des vénitiens déplorant que les fêtes du carnaval aient perdu beaucoup de leur agrément et de leur éclat.

En ce siècle, les musiques du Carnaval de Venise sont celles de l’austère et rigoureuse Autriche, il n’y a plus de courtisanes, et l’on ne se donne plus ni à Dieu ni au Diable. Dans cette fête trop sage, regorgeant d’argent et de colombes, il y a encore des masques, mais il n’y a plus de Carnaval. (A. Housset, dit Houssaye, Voyage à Venise, Paris, 1850)

 Ippolito Caffi

Sources bibliographiques :

Venise en fêtes

par Fiora Gandolfi, Lina Urban, Giandomenico Romanelli

  • Éditeur : Éditions du Chêne (1 décembre 1992)
  • Collection : Chêne Beaux Arts
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 285108724X
  • ISBN-13: 978-2851087249

Venise en fêtes

Histoire du carnaval de Venise : XIe-XXe siècle

… écrit par Gilles Bertrand

  • Broché: 358 pages
  • Éditeur : Pygmalion (23 octobre 2013)
  • Collection : HISTOIRE
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2756408379
  • ISBN-13: 978-2756408378

Histoire du Carnaval de Venise

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