La plus grande émotion de ma vie

Jean Lorrain, ecrivain décadent de la fin du XIXème siecle, effectue en octobre 1898 son premier voyage à Venise où il retournera quatre fois en six ans, notamment en 1901 et 1904.
Il séjourne, cette année-là au Palais Venier, où il retrouve Henri de Régnier
Venise est le seul endroit où il ne sente pas « en exil »

« La plus grande émotion de ma vie » écrit Jean Lorrain à sa mère, le  vendredi 7 octobre 1898, en découvrant Venise. Texte rare où retentit cet accord unique entre Venise, ses palais, ses lagunes et cette écriture fin de siècle dite décadente. Saint-Marc précieux, gorgé comme une phrase de Huysmans ou de Lorrain. C’est la même orfèvrerie…
Après son contemporain Henri de Régnier qui fit souvent référence à Venise, le décadent Jean Lorrain (1855-1906) s’est laissé lui aussi subjuguer par cette ville si proche de ses convenances esthétiques. Lorrain dont la postérité a retenu « l’élégance agressive » et l’immoralisme, lui dont la critique a jugé le style « artificiel et prétentieux » a fait l’hommage à la cité des Doges de ses talents de virtuose.

Jamais auparavant Jean Lorrain n’avait écrit aussi longuement sur une ville. Venise est LA Ville, « Ma Ville » comme il le dit régulièrement à ses correspondants dans ses différentes lettres. Son enthousiasme n’est nullement feint, il est le reflet d’un dernier amour pour une ville, comme Paris fut pour lui au milieu des années 1880 un nouvel espoir. Venise marque donc une apothéose dans sa vie.

Repris seulement en 1921 dans un volume de voyages publié à un tirage limité, ce texte fut originellement publié dans la Revue illustrée en deux livraisons en 1905. Son « nouveau petit guide fin-de-siècle de Venise » tel que le présente Eric Walbecq dans sa préface donne la furieuse envie de voir Venise tout en lisant Lorrain. « Courtisane, oui, cette dogaresse déchue et ruinée l’est devenue ; mais c’est Tiepolo qui l’a peinte, c’est Véronèse qui lui a donné ses attitudes et, sous l’arche de ses palais, c’est l’Adriatique qui lui tend son miroir!« .

« Le poison de Venise ! C’est la féerie d’une architecture de songe dans la douceur d’une atmosphère de soie ; ce sont les trésors des siècles amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de l’Orient et de l’ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de l’art italien ; les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du palais ducal. Le poison de Venise, c’est la solitude de tant de palais déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le grandiose de tant de ruines,et, dans des colorations de perles, perles roses à l’aurore et noires au crépuscule, le charme de tristesse et de splendeur de tant de gloires irrémédiablement  disparues, et, dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d’une pourriture sublime.
Venise ! Venise ! Venise ! t’avoir connue et ne plus te connaître, avoir vécu ta vie et savoir qu’on ne la vivra plus !
Oh ! cette vie glissée sur le marbre poli des dalles et sur l’eau lourde des rii, ce calme, l’ombre pesante de tant de demeures illustres, le poids de tant de rêves et tant de souvenirs, et dans l’au-delà de jadis, ce silence à peine éveillé de loin en loin d’un appel de voix, d’un clapotement d’eau ou d’un bruit de rame, – ce pas de voiture, ce pas de poussière, ce pas de bousculade, cette totale absence de vacarme et de cris, ce lent enfoncement dans du passé, dans de l’eau morte et dans je ne sais quelle mystérieuse somnolence.« 

L’ouvrage, dans une typographie et un papier soignés, comporte trois gravures qui illustreront ce grand texte en partie inédit de Jean Lorrain. Il est suivi d’un choix de ses lettres vénitiennes.
Un plaisir et un cadeau pour les admirateurs de Venise.

1 commentaire (+ vous participez ?)

  1. Walter Marie-Delphine
    Mai 15, 2012 @ 09:13:27

    Cela me rappelle le commentaire d’amis que j’avais emmenés à Venise pour leur premier carnaval, en costumes : » après la naissance de mon fils, c’est le plus beau jour de ma vie….  » évidemment c’est moins poétique, mais cela prouve qu’aujourd’hui on peut encore ressentir dans la cité des doges, même transformée en Veniceland, une très intense émotion…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Tous les articles des derniers mois…

%d blogueurs aiment cette page :