Catherine, princesse à San Michele – XII

Dans la saga des aventures romanesques des princesses Troubeztkoy de Venise, Eleonora, la petite fille de Catherine, n’est pas en reste. Celle que l’on nomme toujours Lori, la comtesse Trubestkoj à Mogliano, connu en effet une seule fois dans sa vie, un grand, un immense amour dont la fin tragique mérite que nous vous la racontions…

Dans l’été 1912, un jeune homme fit son apparition, à Venise, auprès de Gabriele d’Annunzio et il fut très remarqué et apprécié par les jeunes femmes de l’époque. Ce jeune homme rentrait de France où il avait fait son premier vol le 4 mai 1912 et reçut son brevet de pilote d’aéroplane n°1 037 deux mois plus tard. Il regagna ensuite l’Italie pour poursuivre des vols et obtenir son brevet de pilote militaire à Turin.

Francesco Baracca, c’est de lui dont il s’agit, est né le 9 mai 1888 à Lugo près de Ravenne. Il était le fils unique d’Enrico Baracca, un grand propriétaire terrien, et de la comtesse Paolina Biancoli. Il passa son enfance à s’adonner à la musique, à l’équitation et à la moto.

A Venise, il rencontra la famille Ennès, et les princesses Troubeztkoy qui ne restèrent pas insensible à son charme. Francesco fut immédiatement séduit par Maroussia, effacée mais volontaire, et dont la beauté était légendaire à Venise en ce début de siècle.

A vrai dire, Éléonore était un peu jalouse de sa sœur, et se mit en tête de séduire le bel aviateur.  Nul ne pouvait résister à une princesse Troubeztkoy, et, délaissant enfin Marousia, Francesco Baracca, commença une relation suivie avec sa sœur aînée, pourtant plus âgée que lui de cinq ans. A notre connaissance, ce fut la seule fois que le grand héros de l’Italie capitula. Mais étais-ce vraiment une défaite ?

Dès 1913, donc, Francesco Baracca, fréquenta assidument la maison des Ennès, dans le sestière de san Polo, ou bien, dès le printemps venu, la demeure de Mogliano, où les jeunes comtesses allaient souvent, surtout en été.

Deux années durant, Éléonore et Francesco vont vivre un amour sincère et réciproque. Le pilote rejoint Venise à chaque occasion, et les jeunes gens se retrouvent parfois avec Gabriele d’Annunzio et toute la bande qui gravite autour de l’écrivain militant. Le 23 mai 1915, l’Italie entre en guerre aux côtés de l’Entente. Au cours de l’été alors qu’il venait à peine d’être formé sur Nieuport au Bourget, il est affecté à la 70e squadriglia chargé de défendre le commando supremo (haut commandement italien) basé à Udine. Il rencontra ses premiers adversaires mais à cette époque les combats tournaient toujours à l’avantage de l’ennemi, du fait de la supériorité de leur matériel. Le 7 avril 1916, alors qu’il pilotait un chasseur Nieuport 11, Baracca attaqua un Aviatik autrichien et le contraignit à atterrir. Il atterrit alors à son tour près de la victime et, selon la tradition « chevaleresque », le salua et lui serra la main. Il s’agissait alors de la première victoire de l’aviation italienne. Il enchaîna alors les succès : le 16 mai, il abattit un second appareil qui s’écrasa près de Gorizia.

Pour Eléonora, il devient « son héros » mais elle tremble à chacun de ses départ, et se fait violence pour retenir ses larmes. Francesco fait alors peindre sur les flancs de son Nieuport XI un cavallino rampante (cheval cabré) en l’honneur du Piemonte Reale où il a fait ses premières armes et en hommage à la passion d’Éléonore pour le cheval. Passion héritée de son grand-père maternel, probablement.

Faisant partie des as, il inaugura l’année 1917, en abattant un Albatros le premier de l’an. Au printemps, les Nieuport furent progressivement remplacés par des SPAD S.VII plus rapides et mieux armés. Baracca effectua alors des reconnaissances photographiques, photographiant même en compagnie du sous-lieutenant Olivari, le camp d’aviation autrichien de Bruneck. Le 23 mars, il abattit son septième avion près de Merna, le 26 avril vit Baracca faire une huitième victime près de Gradiscia et le 10 mai une dixième aux alentours de Gorizia. Puis en un mois, il descendit 4 appareils devenant le premier as au palmarès des pilotes italien après sa treizième victoire. Une partie de la 70e squadriglia est alors détachée pour devenir la 91e squadriglia surnommée plus tard « Squadriglia degli Assi » (escadrille des as). Le 21 octobre 1916 pilotant son Nieuport XVII, il abat un Brandenbourg C.I. Le pilote Frantz Fuchs est tué, son observateur Kalman Sarkozy de Nagy-Bocsa est fait prisonnier. À l’été 1917, il fut nommé commandant de la 91e squadriglia, basée à Istrana et en août il est fait chevalier de l’ordre Militaire de Savoie. À la fin du mois de septembre il totalisait 19 victoires confirmées. Après la défaite italienne de Caporetto en novembre 1917, son escadrille dut se replier sur Pordenone où elle fut rééquipée de SPAD XIII. Baracca multiplia alors les victoires, à la fin de 1917, il comptait 30 victoires à son palmarès. Il est alors envoyé à Turin pour participer à la mise au point du nouveau chasseur italien Ansalto SVA. Dans le même temps, il reçoit la médaille d’or de la valeur, la plus haute récompense remise par l’armée de l’air italienne, celle-ci lui fut remise lors d’une cérémonie solennelle à la Scala de Milan.

Il obtint une période de permission qu’il passa à Venise auprès d’Éléonore. C’est à cette période, durant l’hivers 1918 que les deux jeunes gens prononcèrent leur fiançailles, et que l’as de l’aviation promis de se marier avec sa belle princesse sitôt la guerre terminée.

Il rejoignit sa squadriglia au printemps 1918. En mars il fit mouvement avec son unité vers Trévise. Entre le 3 mai et le 15 juin il obtint encore 4 victoires, sa dernière victime était alors un Albatros qui bombardait les troupes italiennes près de Montello.

Le 15 juin, une lettre de Francesco parvint à Mogliano, où Éléonore passait l’été dans la maison de sa grand-mère. Le jeune homme racontait ses aventures aériennes, et terminait sa lettre en annonçant son prochain retour, son espoir d’une fin prochaine de la guerre, et le vœux de tenir la promesse qu’il lui avait faite dans le courant de l’hiver.

Les jours qui suivirent, la chaleur écrasante, lourde et orageuse enveloppa la Vénétie. Dans le jardin de la maison, dans les verts des arbres et du parcs aux gigantesques magnolias, seul le silence régnait dans la journée. Même les oiseaux se faisaient discrets, seuls quelques pinsons laissaient entendre un doux chant.

Le salon du rez de chaussée, dont Olga Petrovitch, la jeune servante, a laissées les fenêtres grandes ouvertes est envahi par l’odeur suave des Oliviers de Bohème.

Semblant ne pas voir les portraits de familles dont les murs du salon sont recouverts, Eleonora, debout près de la fenêtre, fixant le petit pontant au bout du jardin, demande : « Olga, pas de nouvelles ?« .

C’est de ce même pontont qu’elle partait, enfant, pour Venise, en compagnie de Catherine, sa grand-mère, et de Maria sa mère, dans la gondole de la maison. Vingt ans, déjà que le princesse Catherine est partie. Éléonore avait à peine quatre ans, quand on a dit adieu à sa grand mère dans l’église des Grecs. Maroussia ne l’a pas même connue.

« Non, comtesse, Vladimir n’est pas encore rentré » répond la jeune servante en mentionnant le retour attendu du vieux majordome.

Une reprise soudaine des bombardement vers Montello surprend Éléonore, qui dans un geste nerveux fit tomber, sur la table un cadre avec une vieille photo d’elle en compagnie de sa grand-mère. Olga, au bruit du verre brisé se précipite immédiatement « Vous ne vous êtes pas blessée ?« 

Soudain, de l’entrée de la maison, la voix excitée de Vladimir, le majordome, retentit dans la maison. « Comtesse, j’ai une lettre pour vous du duc d’Aoste, que l’on m’a remis au commandement militaire« .

« Du duc d’Aoste ? Quelque chose s’est passé ?« 

 « Je ne sais pas comtesse, l’enveloppe m’a été remise par un caporal, qui m’a dit que le duc s’excuse de ne pas venir en personne pour vous la remettre à cause de ses nombreux engagements. »
« Eh bien, Vladimir, vous pouvez aller » s’empresse de dire Éléonore serrant l’enveloppe, avec un pressentiment qui l’empêche de l’ouvrir.

Elle s’assoit enfin dans le fauteuil que lui a préparé Olga et commence à lire.

Illustrissima Contessa Eléonore Trubetzkoy,
con la presente, mi duole informarla che il maggiore Francesco Baracca, comandante della 91° squadriglia, e nostro comune amico, è stato abbattuto il giorno 18 giugno del corrente mese dalla fanteria nemica, durante una missione.
Allego alla presente, una foto del maggiore in divisa accanto al suo velivolo, con dedica sul retro.
Unendomi al suo dolore, le porgo sentite condoglianze
Firmato,
    gen. Emanuele Filiberto, Duca d’Aosta,
    comandante del III Corpo d’Armata

Éléonore reste longuement immobile à fixer ce morceau de papier qui vient de détruire sa vie. Puis, un larme coule le long de sa joue, alors, Olga qui comprends dit « О мой бог!« 

Le 19 juin 1918, alors que la bataille du Piave faisait rage, Francesco Barracca fut tué lors d’un vol de harcèlement à basse altitude au-dessus des positions autrichiennes.

Son avion fut retrouvé là où il fut abattu, mais son corps ne fut découvert qu’après la retraite autrichienne. Personne ne sut exactement comment il était mort, d’aucuns prétendent qu’il s’était suicidé pour ne pas tomber au mains de l’ennemi. Il avait reçu une balle en plein front.

Au total, il avait participé à 63 combats aériens et avait abattu 34 appareils ennemis se plaçant ainsi comme l’as des as italiens devant Silvio Scaroni avec 26 victoires.

Plus tard, Éléonore extrait de l’enveloppe une photo au dos de laquelle sont écrits ces mots :

« Alla contessa Eleanor Troubetzkoy, in memoria di tutti quei momenti indimenticabili trascorsi insieme nella speranza di stare insieme il più presto possibile dopo la fine della guerra, con infinito rispetto e gratitudine, il tuo aff.mo
      Francesco Baracca « .

On fit au héros de l’Italie des obsèques nationales, dont l’oraison funèbre fut écrire et prononcée par le compagnon de toujours, Gabrielle d’Annunzio.

Éléonore restera toute sa vie fidèle au souvenir de son héros, et ne connut aucun autre amour.  Baracca avait décoré son avion avec un étalon noir cabré, en souvenir de son passage à la cavalerie. Cet emblème a été repris plus tard en son honneur par le constructeur d’automobiles italien Ferrari ainsi que par des unités de l’armée de l’air italienne actuelle.

1 commentaire (+ vous participez ?)

  1. LUNARDO Roberto
    Déc 28, 2012 @ 10:09:48

    Très belle histoire peu connue
    Surtout le cheval de Ferrari
    J’ai retrouvé l’endroit ou est tombé un pilote américain en 18 dans mon village de la Marne Soilly
    Daniel waters cassard
    Merci pour ce bel article très complet

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