L’Aigle et le Lion – La Muiron

Lorsque le 15 novembre 1796 Bonaparte pénétra dans l’Arsenal de Venise, il découvrit six vaisseaux et six frégates de la marine vénitienne, plus trois vaisseaux de 64 canons et deux frégates de 44 en construction. Il en prit aussitôt possession.

Bonaparte débaptise tous ces navires et leur attribue à chacun un nouveau nom. Les vaisseaux portent le nom d’officiers tombés au champ d’honneur durant la campagne d’Italie :  Dubois, Causse, Robert, Banel, Sandos, Frontin. Les frégates, quant à elles, prennent le nom des récentes victoires françaises : Mantou, Leoben, Montenotte, Lonato, Lodi, Rivoli.
Du 23 juillet au 29 octobre, sont achevés et lancés à Venise trois nouveaux vaisseaux, nommés Laharpe, Stengel et Beyrand, et deux nouvelles frégates, nommées Carrère et Muiron. S’il décida que l’une de ces frégates s’appellerait la Muiron, c’est en mémoire d’un épisode de la bataille d’Arcole au cours de laquelle le colonel Muiron, se jetant devant Bonaparte et le couvrant de son corps pour le protéger, avait sacrifié sa vie pour le sauver.

Qui est Muiron ? Jean-Baptiste Muiron est né le 10 janvier 1774, fils d’Eustache Nicolas conseiller, fermier général du roi, et d’Anne-Adélaïde Grossard de Verly, son épouse. Il participe en 1793, en tant que second capitaine de la 22ème compagnie d’artillerie légère, au siège de Toulon. A cette occasion, il rencontre et se lie d’amitié avec Bonaparte. Il devient rapidement son aide de camp et participe ainsi à la première campagne d’Italie. Il meurt donc durant la célèbre charge sur le pont d’Arcole, le 15 novembre 1796.

Bonaparte annonce à Euphrasie, la femme alors enceinte de Jean-Baptiste, la mort de son mari par une lettre écrite le 19 novembre 1796 :

« Muiron est mort à mes côtés sur le champ de bataille d’Arcole. Vous avez perdu un mari qui vous était cher, j’ai perdu un ami auquel j’étais depuis longtemps attaché, mais la patrie perd plus que nous deux en perdant un officier distingué autant par ses talents que par son courage.
Si je puis vous être bon à quelque chose, à vous ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi. »

Quelques jours plus tard, Euphrasie accouche d’un fils, et meurt à son tour tout autant de chagrin que des suites de l’accouchement, le nouveau-né s’éteint également quelque temps plus tard.

Le général annonce également la mort de son aide de camp au directoire exécutif :

« J’ai eu deux de mes aides-de-camp tués, les citoyens Elliot et Muiron, officiers de la plus grande distinction ; jeunes encore, ils promettaient d’arriver un jour avec gloire aux premiers postes militaires. »

La Muiron est prête à prendre la mer le 26 août 1797. D’abord prévue pour être armée en course, elle est finalement incorporée à l’escadre qui doit transporter en Égypte le corps expéditionnaire.
La Muiron est une frégate armée de 28 canons de 18 et 16 canons de 8 (en tout 44 canons donc). Ses dimensions sont les suivantes : 47,8 x 12 x 5,5 mètres. La frégate, bien qu’à l’origine de conception italienne, est terminée par l’ingénieur Forfait, ce qui explique certainement que les dispositions générales de La Muiron soient typiques des frégates françaises de l’époque.

En 1798, La Muiron fait partie du corps expéditionnaire français quittant Toulon pour l’Égypte. Elle traverse avec le reste de la flotte la Méditerranée vers Alexandrie entre mai et juillet 1798. Restée sur place, la frégate y est radoubée et sa coque doublée de cuivre. Elle ne participe donc pas à la bataille d’Aboukir.

Le 22 août 1799, c’est à son bord que Bonaparte décide de rentrer en France.
Au cours du long voyage, une conversation entre Bonaparte et Monge porte sur une potentielle prise par les Anglais :
– Bonaparte : « Si nous devions tomber au pouvoir des Anglais, quel parti faudrait-il prendre ? Nous résigner à la captivité sur des pontons ? Impossible ! Il faudrait nous faire sauter ! »
– Monge intervint alors : « Général, vous avez bien apprécié votre position ; le cas échéant, il faudra comme vous l’avez dit, nous faire sauter. »
– A quoi, le ci-devant général de l’armée d’Orient répondit : « Je m’attendais à ce témoignage d’amitié de votre part ; aussi je vous charge de l’exécution.« 

Le 8 octobre, huit à dix voiles britanniques sont repérées. Suite au branle-bas de combat et la cessation du danger, on recherche Monge. On trouve le savant à côté de la sainte barbe, une lanterne allumée à la main. (Source : Pairault, Gaspard Monge Le fondateur de Polytechnique, Tallandier.)

Après bien des inquiétudes la frégate, avec son illustre passager, mouille enfin dans la rade de Fréjus, ayant réussi à tromper la vigilance des Anglais.
En 1801, la Muiron participe à la bataille d’Algésiras. En 1807, Napoléon écrit au Ministre de la Marine : « je désire que la Muiron sur laquelle je suis revenu d’Égypte, soit gardée comme un monument et placée de manière à ce qu’elle se conserve, s’il est possible, plusieurs centaines d’années… » Un règlement particulier est aussitôt édicté : la Muiron est ancrée en bonne place dans le port de Toulon, avec cette inscription en lettres d’or sur la poupe : « La Muiron, prise en 1797 dans l’Arsenal de Venise par le conquérant de l’Italie. Elle ramena d’Égypte en 1799 le sauveur de la France« .

Mais les gouvernements successifs ne tinrent pas compte du souhait de Napoléon et la Muiron, désarmée, servit « d’amirale » à Toulon ; on ne connaît même pas exactement le sort final qui lui fut réservé : vendue pour les uns, foudroyée pour les autres.


Napoléon vouait un véritable culte à la Muiron, cette petite frégate qui lui avait permis de passer sain et sauf à travers la flotte anglaise lors de sa traversée d’Alexandrie à Fréjus. En 1803 il en fit exécuter une maquette qu’il plaça dans son Cabinet de travail, à la Malmaison. Ce modèle d’une exécution remarquable est aujourd’hui exposé au Musée de la Marine de Paris.

La Muiron
Modèle au 1/72e de la frégate de 44 canons prise en 1797 dans l’arsenal de Venise par Bonaparte. Maquette de Jean Lille et Claude Meirier, en bois, coton, verre et laiton.

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