La tentation de Venise

Il y a quinze ans jour pour jour s’éteignait celui que l’on surnommait parfois « Le Florentin » mais qui, fort secrètement était un grand amoureux de la sérénissime et où il se rendait aussi souvent que sa fonction lui en laissait le loisir. C’était à la Sérénissime qu’il avait tenu à rendre une dernière visite. Hanté par la mort, tenté par un mysticisme qui perçait jusqu’à travers ses discours officiels, il a retrouvé la ville du plaisir et du déclin.

Zoran Music, Canale della Giudecca 1980

« J’ai cédé comme beaucoup de Français à l’amour de l’Italie« , confiait François Mitterrand en 1992 dans un discours enflammé dédié à Venise, son « rêve de pierres ». Amoureux de la Cité des doges, le président socialiste y retournait plusieurs fois par an, seul ou en famille. Il y marchait pendant des heures au bord des canaux ou dans des ruelles dont il a fini par connaître tous les secrets. A tel point qu’une rumeur lui prêtera son propre palais vénitien. Et c’est là qu’il choisit de passer le dernier Noël de son second septennat, en 1994, avec Anne Pingeot et leur fille Mazarine.

Plus tard, celle-ci évoquera la « relation intime » de son père avec Venise, en recueillant le témoignage d’Ida Barbarigo, femme du peintre Zoran Music, « les plus chers amis vénitiens de François Mitterrand » selon elle. Le président français « venait souvent à Venise. Il était heureux dès son arrivée », raconte Ida Barbarigo…
C’est chez eux que François Mitterand se rendait en visite quand il séjournait dans la Sérénissime…
Un large appartement sur le Gran’Canale…
Juste les initiales ZM sur la plaque bronzée des sonnettes… juste quelques peintures au Musée d’Orsay, acquises par Jack Lang du vivant du peintre…

Sottoportico - Zoran Music

Lors de ses longues promenades, « si par chance, parmi les passants il se trouvait des Français, il était au comble de la joie, ajoutait-elle. Lorsqu’il s’agissait de petits groupes de jeunes Français, alors il entretenait des longues conversations. (…) Car le président Mitterrand à Venise devenait encore plus français que lorsqu’il était à Paris. Loin d’être le “Vénitien”, il était et restait l’image, le condensé de la France ».


On le voit, sur des photos, accompagné de quelques amis, à bord d’un «motoscafo» ou en train de se promener sur la Riva degli Schiavoni ou sur les Zattere. Des rumeurs ont longtemps assuré que le président avait acheté une maison à Venise. On allait jusqu’à la montrer aux passants, ébaubis. Je ne sais pas du tout, pour ma part, ce qu’il y a de vrai dans ces bruits. On raconte que, lassée sans doute par les rumeurs, la propriétaire actuelle de cette maison aurait fait imprimer une carte de voeux de Noël. Avec trois volets :  sur le premier, Mitterrand contemple la maison ; sur le deuxième, Mitterrand et la propriétaire sont ensemble devant la maison ; sur le troisième, Mitterrand s’éloigne et la propriétaire rentre seule chez elle.
Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il a longtemps habité, entre le campiello San Vio et le pont de l’Accademia, un palais du XVIIème siècle qui donne à la fois sur un jardin et sur le Grand Canal : le palais Balbi-Valier. Puis, pour François Mitterand, grand amateur de Venise et après qu’il se soit  pris de passion pour la Guidecca, à l’écart de la foule des touristes c’est dans la propriété du conte Volpi, la Ca’dei Leoni, sur la face sud de l’île, le long du rio della Croce qu’il trouvera son refuge. De sa fenêtre il voyait les îles de Sacca Sessola et de San Clemente apparaissant au bout du jardin, à contre-jour, dans le miroitement de la lagune. Il était encore à Venise, mais au milieu des oiseaux et des pêcheurs. Le président avait trouvé ici son « paradiso » et plusieurs trattorias ont eu l’honneur de recevoir à déjeuner ou à dîner le premier des Français. J’ai souvent pris des repas dans une trattoria de la Giudecca qui s’appelle Altanella et dont la terrasse s’ouvre sur un de ces canaux qui débouchent à deux pas de la belle église du Redentore, édifiée par Palladio, en 1577-1580, juste après San Giorgio Maggiore, juste avant le théâtre olympique de Vicence : François Mitterrand était un habitué de cet endroit très simple, très calme et très délicieux.

J’aurais aimé me promener à Venise avec François Mitterrand. Nous aurions parlé de cette république aristocratique, de cette démocratie élitiste, si pleine de contradictions, qui a inventé l’impôt sur le revenu, qui a élevé le masque à la hauteur d’une institution, où les lions ont des ailes et où les pigeons par millions marchent à pied avec la tête dans les nuages.

J’aurais aimé me promener avec François Mitterrand, mais pourquoi diable lui serait-il venu à l’esprit de se promener avec moi dans Venise ?

Zoran Music est mort en mai 2005 à l’âge de 96 ans, dans sa maison de San Vio.

Sources : Institut François Mitterand, L’express, article de Jean Dormesson…

Voir également TraMeZziniMag

Nous aimons Venise, nous sommes aussi passionnés tous les deux par l’histoire et les vieilles pierres, surtout quand elles ont une histoire à raconter. Il nous plaît de traverser la sérénissime en pensant aux hommes, aux femmes qui ont fait l’histoire de la ville derrière ces pierres. Cette histoire, ces histoires de Venise, nous avons décidé, tout au long de l’année 2011 de la partager avec vous avec quelques rendez-vous mensuels incontournables :

  • La Ca’Dario est le palais préféré de Klod à Venise. Petit à petit il tente d’en percer les mystères, d’en écrire l’histoire. Tous les mois, le 13, vous aurez donc rendez-vous avec ce palais fascinant.
  • Giacomo Casanova est un des personnages les plus connus de Venise. On a tant écrit sur lui qu’on pourrait penser que tout à été écrit, et pourtant, il reste tant de mystères à découvrir. Chaque mois, le 17, nous vous proposons donc de partir « Sur les traces de Giacomo…« 
  • Napoléon et Venise, histoire de passion et de haine. L’empereur dictateur s’est emparé de Venise, à commencé à la façonner à son idée, avant de la livrer en pâture à l’autrichien.  « L’aigle et le Lion« , c’est tous les mois, le 14.

3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Walter Marie-Delphine
    Jan 08, 2011 @ 10:57:29

    Merci pour ce document intéressant sur Mitterand et Venise, que j’ignorais totalement…
    Moi aussi j’adore le Palais Dario qui a quelque chose de mystérieux et de hanté.. je crois qu’il s’est déroulé là des évènements tragiques qui laissent leur empreinte ? à suivre…

  2. Lorenzo
    Mai 11, 2011 @ 00:23:50

    A propos des séjours de François Mitterrand à Venise chez Ida Barbarigo et Zoran Music, il faut lire l’excellent article de Mazarine Pingeot publié dans la lettre de l’Institut François Mitterrand (22/12/2004) et que Tramezzinimag a publié à son tour le 4 avril 2006.
    Vénitiennement vôtre,
    Lorenzo

  3. M-Th. Rizzi
    Avr 05, 2012 @ 16:34:46

    J’adore Venise j y suis allée 13 fois la dernière fois mai dernier…
    J’aime toutes les rues de Venise et toutes les iles…..

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