Marie – 1913

C’est le onzième séjour à Venise d’Henri de Régnier qui se retrouve, en amoureux, avec Marie, après les turbulences de la liaison avec cet extraordinaire, mais brutal, amant que fut Henry Bernstein.

Peut être pour fêter leurs retrouvailles, Marie et Henri ont fait, avant de se rendre à Venise, le circuit des lacs italiens, les îles Borromées, Stresa et Gardone Riviera où, plus tard, D’Annunzio se retirera.

Ils ont déniché, à Venise, un petit palais, le palazzo Vendramin ai Carmini, qui tombe en ruine, n’est pas meublé mais qui a fait succomber Henri de Régnier. Marie, en le visitant, a repéré trois pièces habitables, ils vont le louer jusqu’à la fin novembre. Avec l’aide de leurs amis, ils vont le nettoyer, et le meubler en louant, auprès d’antiquaires des meubles contemporains du palais. Il feront de cette ruine un coquet mezzanino.

En cet automne 1913, Venise est très fréquentée.

Avec eux, logent au palazzo Vendramin ai Carmini : Jean-Louis Vaudoyer, Edmond Jaloux et le jeune Émile Henriot qui fait ses débuts vénitiens. Tous trois émules de leur maître, Régnier, et amants de Marie qui en écrit : « Ces trois écrivains-là ont si bien pris mon mari comme exemple, qu’ils ont fini par le décalquer« .

La princesse de Polignac, lady de Grey, la princesse Ruspoli, le prince de Hohenlobe et son épouse, Gabriel Louis Ringué, Henri Gonse, Paul Bourget… tous se retrouvent chez lady de Grey pour une grande soirée qui finit au petit matin.

A l’aube, paul Bourget se tenait près d’une fenêtre, admirant les premères lueurs. Le prince de Hohenlohe, devinant ses pensées, s’approcha de lui et dit : « Mon cousin l’empereur Guillaume II aime beaucoup la France« .

Paul Bourget sourit avec amertume et murmura « Voici l’annonce d’une guerre. C’est ainsi que prendra fin l’enchantement du monde« .

Henri de Régnier se joignit à eux, embrassa du regard les palais de marbre, les eaux calme qui se teintaient de rose et de corail et dit « Conservons ces instants au fond de nous-même ; ils atteignent un sommet dans le domaine de la beauté. Et plantons une forêt de souvenirs où le désenchantement, jamais, ne pourra pénétrer« …

Marie – le poète en exil

Le 28 mars 1910, un homme, plutôt petit, plutôt gros, dont quelques rares cheveux châtain égaient la calvitie sur un visage d’une couleur de cire au milieu duquel le nez paraît énorme, descend à l’hôtel Meurice à Paris.

C’est Gabriele D’Annunzio qui s’est enfui d’Italie, poursuivi par une meute de créanciers qui ont saisi La Capponcina, sa villa sur les collines près de Florence.  Il faut dire qu’il a dilapidé des fortunes avec un mépris total de l’argent. A paris, il lui suffit d’une semaine pour gaspiller tout l’argent qu’il a pu sauver dans sa fuite.

Voix douce, sinon mielleuse, la moustache teinte en noir relevée en crocs, ses mains de prélat soigneusement manucurées sont aussi pâle que ses traits. Bref, il est plutôt laid. Henri de Régnier le voit « étriqué, ratatiné, avec l’aspect d’un personnage de la commedia dell’arte, l’air fourbe et cruel d’un arlequin qui aurait tué Pierrot« . Ferdinand Bac, ami de Marie qu’il surnommait « Notre-Dame des Papillons », croque Anna de Noailles en extase devant l’italien.

D’Annunzio sait se servir de son apparence pour séduire et dès sa troisième semaine en France, il réponds aux invitations du Tout-Paris, menant le vie la plus mondaine qui soit. Il est partout et ses deux principales occupations sont la littérature et les femmes.

Si le princesse Gouloubeff est sa maîtresse en titre car elle subvient à tout ses besoins d’argent, il la trompe le plus souvent possible. « La femme qui n’a pas couché avec lui devient ridicule » écrit Natalie Barney.

Marie connaissait D’Annunzio pour l’avoir croisé à Venise et rencontré lors de son passage à Paris en 1898 où il était venu à un « samedi » chez les Heredia. A cette époque, enceinte de Tigre, elle ne lui ‘avait suscité aucun émoi. Mais il lui jette à présent des regards admiratifs, et de la démarche nonchalante avec laquelle elle recueille au passage les hommages des hommes, elle écoute, amusée, les compliments excessifs du poète italien :

« Vous êtes la Nuit, je suis le Feu, le feu qui éclaire la nuit et l’embrase. Pour vous je serai Frate Foco et vous serez ma Cara Suora Notte, ma chère sœur de la Nuit« .

Marie est une femme à la mode et a une réputation à tenir. Puisqu’il est de bon ton, dans la société qu’elle fréquente, de céder à D’Annunzio, elle sera sa maîtresse. Avec ses rodomontades, le personnage l’amuse. On lui prête tellement d’aventures, de scandales, de passions dévorantes evec tant de femmes du grand monde, tant d’actrice célèbres qui ont pleuré devant sa porte, que Mairie est curieuse de vérifier sa légende d’amoureux hors pair. Elle se rend donc chez ce « faune lubrique », mais, elle en ressort bien déçue. Le feu promis n’était qu’une petite flambée pour cette femme au fort tempérament.

Marie – Vaudoyer… encore

Jean-Louis Vaudoyer, ulcéré de toujours rencontrer Voisins auprès de Marie, aigri de ne pouvoir faire valoir ses droits, trouvant par ailleurs que Marie se conduit comme une coquette, part pour Rome le 26 février 1909.

La liaison des deux amants, houleuse et scandaleuse se prolongera jusqu’en 1910, avec ses haut et ses bas.

Vaudoyer en Italie, Marie sera la maîtresse d’Edmond Jaloux qui lui porte un sentiment non feint depuis des mois. Guère plus jeune qu’elle, il est très élégant et porte le nœud papillon. Mari n’est pas resté insensible à ses « belles mains aux ongles ovales, brillants et bombés s’appuyant sur le jade d’un pommeau de canne« . Personnage mélancolique et tendre, il est l’ennemi de la réalité, poète de talent et doux rêveur. Marie écrit à Toche « Je vis les romans les plus absurdes, les plus compliqués et les plus fous qui soient. ma vie a toujours été bizarre, et elle l’est de plus en plus« .

Pour Jaloux qui est un admirateur d’Henri de Régnier depuis que, à quinze ans, il a été bouleversé par Tel qu’un songe, leur courte liaison ne changera rien : Régnier reste toujours le maître.

Marie compte bien passer toutes ses vacances vénitiennes avec Vaudoyer, et ils conviennent de se rencontrer à Véronne. Les Régnier et Vaudoyer logeront dans la même pension, la casa Zuliani, où tout est resté identique depuis le séjour des Régnier en 1902.

Ils retrouvent à Venise Farrère, maxime Dethomas, le chirurgien Pozzi, Paul Alfasa, ami de Vaudoyer, Voisins, Jaloux et Abel Bonnard, pour former une joyeuse bande qui discute et plaisante dans les salles du Florian.

Marie et Vaudoyer y viendront moins souvent, beaucoup plus préoccupés par eux-même que par la fête ambiante. Presque toujours ensembles, trahis par leurs regards, leurs attitudes, leurs sourires, leur liaison devient évidente pour tous leurs amis.  Inconscients, tout à leur amour, à ce plaisir qu’il ont à être ensemble, dans la ville de l’amour, ils ignorent qu’ainsi, ils ne peuvent laisser planer le moindre doute sur leurs sentiments. ils se tutoient en public. C’est de cette année là que reste le souvenir d’une photo, prise à la terrasse du Vapore, le bar sur les zaterre où tant d’écrivains de renom ont posé les amarres. Même Farrère, si indulgent pour Marie est choqué de leur attitude.

Comme toujours, Henri de Régnier est au courant. Il a toujours été averti des amants de Marie, avant même qu’elle ne choisisse. Un sixième sens, ou simplement, l’habitude… à Venise, il ne fera pas de scène, ce serait indigne de lui. Sa vengeance viendra de sa plume, dans un poème d’une rare violence, La rupture :

En vain votre mauvais et perfide sourire
Me raille lâchement
D’avoir tenu pour vrai ce que vous ne savez dire
D’une bouche qui ment.

Et ce que je regrette en ces larmes cruelles
Où vous n’êtes pour rien
Ce n’est pas, sachez-le, vous sans pitié pour elles,
Votre amour, c’est le mien

Marie – Vaudoyer

Jean-Louis Vaudoyer a été l’amant de Marie toute l’année 1906, puis, après leur étrange pacte de rupture, elle s’ouvre à Jean Binet de Valmer, pendant que Liane de Pougy la couvre de lettres et de bouquets.

Elle subit l’attaque violente d’Auguste Gilbert de Voisin qui tente même de la violer… puis qui s’enfuira au Dahomey, le 29 mai 1907.

Durant les entractes de sa passion et de ses aventures passagères, Marie pose pour Forain. Le « lion du dessin » est un familier du salon des Heredia qu’il a fait longtemps retentir de ses célèbres éclats de rires. Il a beaucoup d’amitié pour Marie, dont il apprécie la franchise. Il aime aussi la précision de son jugement, même s’il et parfois cru et acide. Henri de Régnier rapporte dans un de ses écrits resté inédit : « Chez Forain qui fait le portrait de Marie. Des dessins où un geste, une expression, une ligne sont notés d’un trait sûr, définitif, magistral » (15 octobre 1906)

La famille élargie (à Mme de Régnier mère et Isabelle de Régnier) passe l’été à La Baule, puis, au début de l’automne, après un bref retour à paris, Régnier annonce qu’il faut faire les valises, car il a décidé de passer les prochains mois à Venise, au palais Venier, comme lors de leur séjour de 1901.

Mme de la Baume et Mme Bulteau sont trop accaparées par leurs invités et ne les reçoivent que fort peu. Marie reste donc avec son époux jusqu’à ce que Vaudoyer vienne les rejoindre. Marie se promène avec lui dans Venise. Ils font mille folies, se photographient mutuellement, et, certains jours, se font même photographier ensemble par Régnier. Ils font même un grand voyage à trois : Padoue, Vicence, Vérone et Mantoue ponctuant ce périple Lombard.

Au grand dam de Marie, et comme à son habitude, Vaudoyer annonce rapidement son départ. Cette année, Venise ne cesse d’être sous la pluie. L’atmosphère au charme monotone est donc favorable aux longues rêveries, mais aussi propice à l’écriture. Ce sera Le temps d’aimer de Gérard d’Houville.

Mais ce temps humide qui pousse à la création est néfaste aux bronches de Marie. Le palais Venier est chauffé par un unique calorifère incapable de chasser l’humidité ambiante qui recouvre tout, la nuit, d’une légère moisissure. « Il n’est pas bon d’être malade à Venise dans un vieux palais solitaire où l’on a à son service qu’un vieux Antonio dont la bonne volonté n’a d’égale que l’incapacité… » C’est pourquoi on verra cette année-là, le spectacle insolite de Régnier, sur les zaterre et dans les cali de Dorsoduro, portant « un poulet froid, un régime de bananes ou une fiasque de chianti« , le diner de Marie.

La bronchite de Marie ayant évolué favorablement, les Régnier quittent Venise sous une formidable averse « qui ressemblait à du verre filé« .

Le temps d’aimer, conçut dans la Sérénissime, sera publié dans la Revue de Paris dans ses numéros du 15 décembre 1907 au 15 février 1908.

Marie – Le Nirvana

Les Régnier reviennent à Venise, il sont reçu par lady Layard dans son palais. Une peinture frappe Régnier : le portrait du sultan Mohammed II par Gentile Bellini. Nous parlant du vieux Stamboul, Régnier écrit des pages qui auraient enchanté Pierre Loti. C’est sur le yacht blanc de la comtesse de Béhague, le Nirvana, que Régnier fit route vers la Sérénissime depuis Marseille, via Constantinople.

Martine de Béhague, comtesse de Béarn, avait proposé à Marie de partir en croisière en Méditerranée, sur son yacht, le Nirvana. Cette jeune femme très jolie et très fine était immensément riche. Au cours des années, les deux jeunes femmes étaient devenues des amies intimes. Marie hésitait, mais Martine de Béarn lui proposa d’emmener le petit Tigre et Henri de Régnier. Lorsque ce dernier appris que la croisière se terminerait par une longue escale à Venise, il fut immédiatement séduit.

C’est lors de ce séjour que, un soir, dans le silence de Venise nocturne, trois gondoles portant Régnier et ses amis glissent vers santa Maria Formosa. C’est alors qu’ils ont le plaisir d’assister à un concert, dit « sgondolate« , donné sur les canaux de Venise par Reynaldo Hahn. Reynaldo Hahn est installé sur une solide péotte avec son piano et chante des chansons de sa composition dans le style vénitien.

Autre moment fort de ce séjour vénitien de 1906, pour Marie, quand le Les Régnier sont invités au « robuste » palais Martinengo où est installé l’atelier de Mariano Fortuny. Ils y admirent la collection d’étoffes anciennes que Mme Fortuny, la mère de l’artiste, a rassemblées. Ils assistent à un véritable « concert d’étoffes » quand mère et fille déploient dans la pénombre du palais, devant leurs yeux éblouis, ces antiques velours, brocarts, taffetas et autres tissus précieux qui n’ont pas encore pris la forme si fascinante et moderne des robes crées par Mariano Fortuny. La famille n’a pas encore non plus élu domicile au « hautain et sévère » palais Orfei ou Régnier visitera les ateliers de Mariano quelques années plus tard. Le génie Fortuny n’est pour l’heure qu’esquisse, tout aussi séduisante que l’œuvre achevée.

Marie – Italie 1903

Dès le 10 avril 1903, Marie et Henri de Régnier sont partis en Italie par le Paris-Rome, rejoindre Mme Bulteau et la comtesse de La Baume.

Les Régnier, sous la conduite éclairée de leurs amies, visiteront Rome. La Rome antique des empereurs, la Rome ancienne des papes…

Au cours d’une excursion dans les environs, ils connaîtront leur premier accident d’automobile. Seule Mme Bulteau sera blessée. Marie se distingera alors par son sang-froid et son calme.

Arrivés à Naples le 17 avril au soir, ils visitent, comme tous les touristes le Duomo où repose la fiole légendaire qui contient le sang miraculeux de Saint Janvier. Ils montent également à la chartreuse de San Martino et son beau cloître où sont sculptées dans le marbre des têtes de morts couronnées de lauriers.

Les jours suivants sont consacrés à la classique excursion le long de la côte campanienne, de Naples à Salerme.

Naturellement, ils se rendirent à Pompéi, où ils purent contempler les fresques érotiques miraculeusement conservées. Elles sont assez suggestives pour rappeler à Marie les ébats qu’elle partageait avec Louÿs.

Si la découverte de l’Italie enchante Marie, Régnier ne conserve qu’un objectif : Venise qui est devenue son obsession. Aussi, contraignant Marie qui aurait préféré rester à Florence avec ses amis Finaly, ils gagnent Venise. Le campanile s’est écroulé « en galant homme sans endommager le basilique Saint-Marc« . Ils n’y resteront que quelques jours, le temps pour Henri de Régnier de revoir le palais Dario et de s’installer, au cafè Florian « dans une de ces petites salles peintes à fresque, dans celle où est représenté un chinois« .

Marie… 1902, la Casa Zuliani

Marie de Régnier entretient depuis plusieurs mois une relation saphique avec Georgie Raoul-Duval amante, également, de Colette.
Régnier, lui, n’a qu’un seul objectif, qu’une seule et obsédante pensée : Venise.

Un nouvelle fois, il va entraîner Marie.

Pourtant, le palais Dario est en réparations. On le ceinture d’une chaîne de fer pour assurer sa solidité. Régnier loue donc un appartement à la Casa Zuliani, sorte de pension de famille où ils ne feront que passer les nuits.

En effet, ils se retrouvent tous les jours au palais Venier, avec Mme de la Baume, Mme Bulteau, Mme Waquez et un attaché d’ambassade auprès du Vatican, Henri Gonse.

Pour Marie, c’est son quatrième séjour vénitien, et elle le passe en paressant le plus souvent au soleil, ou se mémorisant son éblouissante odyssée en Méditerranée. A Constantinople, Pierre Loti avait proposé à ses amis « une classe de divertissement que les guides ignorent« . Dans une maison très spéciale, il avait obtenu, à prix d’or, qu’une petite danseuse arméniennes, étoile d’un théâtre turc, vint danser quelques pas originaux. Elle le fit et tomba amoureuse de Marie. La suite n’est pas difficile à imaginer quand on se trouve dans une « maison très spéciale ». D’ailleurs, Loti s’entremit plusieurs fois pour faciliter l’accès des Régnier dans des endroits interdits, les accompagnant, même, quelquefois. Farrère fit de cette soirée un épisode central de sa nouvelle « La muraille de Chine » (qui offrit à Marie, dédicacée).

A Venise, Marie à emporté une série de photos réalisées quelques mois plus tôt, probablement par Pierre Louys.

De ce séjour à Venise, elle donnera, dès son retour au mois d’octobre, une suite de poèmes : « La fontaine turque » ; « Les eaux douces du songe » ; « Le cimetière des poètes » ; « Le mont Athos » et « La maison de Damas« , qui paraîtront dans La Revue des deux mondes.

Ses poèmes, ses « turqueries », ne sont que la partie visible de l’activité littéraire de Marie. Durant ses vacances bretonnes et à Venise, elle a ébauché un nouveau roman. Elle en a écrit les premiers chapitres. Ce livre, jugé scandaleux dans les salons parisiens, avant même sa parution, n’est autre que le récit des amours d’un homme partagé entre ses deux maîtresses. Ce serait banal, si les deux jeunes femmes n’étaient sœurs. Ce sera « Le Brelan« .

Marie – Poèmes de Venise

Lors de leur séjour vénitien de 1901, Marie de Régnier, inspirée par Venise, compose quelques poèmes qui seront insérés dans son recueil de poésies paru en 1930.

Alors que son mari, Henri de Régnier est cloué au lit par une pneumonie, durant les longs après-midi passés auprès de lui, elle écrit sur Venise et Vérone. La série de poèmes sera publiée dans la « Revue des deux mondes » en janvier 1902. Ceux concernant Venise : « Verrerie » ; « Marée basse » ; « Jardin de la Guidecca » ; « Campo san Stefano » ; « Jardin Capello » n’apporteront rien à sa gloire, tant l’inspiration y semble si conventionnelle.

Sensible à la magie de la ville, elle discerne aussi, derrière le masque galant, le visage de la gueuse :

Mirant dans l’eau doueuse,
Qui stagne aux carrefours,
Ton visage de gueuse,
Et tes sales atours,

Tu me plais ô marine!
Ô galante! dont l’art
Mélange en ma narine
Ta crasse avec ton fard.

Extrait de « Marée basse« .

Henri de Régnier écrivait que « Venise est construite en couleurs dans la lumière« .

Marie fut, elle aussi, très sensible aux lumières et aux couleurs de la ville :

Tour à tout orangée, ou rouge, ou rose, ou grise,
Découpée ou cassante au soleil qui l’irise,
Comme le reflétaient les détours des canaux
Je la revois, changeante en ses légers cristaux,
Voluptueuse, triste et fardée, et fragile.
Le verre bleuissant mire toute la ville
Matinale et riante, au fond du vase aimé,
Ou me la rends nocturne en son cristal fumé ;
Le dôme de Saint-Marc s’arrondit dans sa panse
Et le col des pigeons en a recourbé l’anse,
Tandis qu’en carillons tintent les pendentifs,
Liquides et gelés, des lustres aux feux vifs.

Extrait de « Verrerie« 

Marie – Venise – 1901

En 1901 Marie de Régnier passe l’été à Parray-le-Monial : « … la petite ville de Paray est cocasse et microscopique avec sa place entourée d’acacias nains, ses curés et autres nones… » Telle est la description que donne Marie de la ville à Madame Bulteau dans une lettre.

Madame de la Beaume, justement à invité les Régnier à Venise, et, de retour de Paray, Marie ne restera parisienne qu’une quinzaine de jours. A peine rentrée elle prépare ses valises pour passer le mois d’octobre à Venise, au Palais Dario. Les Régnier prennent le train Paris-Bâle, franchissent les Alpes par le Saint-Gothard et rejoignent Venise en passant par Milan, Vérone et Padoue.

En 1901, les chambres du Palais dario ne sont pas assez nombreuses pour accueillir tous les invités de Mme de la Beaume. Si Augustine Bulteau, Mme Wasquez, les Régnier logent au palais, le peintre Maxime Dethomas, le docteurVivier et sa femme sont installés au palais Venier que Mme de la Baume à loué et fait aménager.

Maxime Dethomas est le frère de Germaine Dethomas, que Pierre Louÿs envisagea d’épouser à une époque. Très grand, gros et placide, homme de goût, excellent peintre, il éprouvait pour Mme Bulteau une profonde admiration… et un certain penchant, qui, toutefois, ne restera qu’un commencement.

Le docteur Henri Vivier est un grand gaillard à la barbe et aux cheveux blonds. Médecin, au véritable sens du terme, il continuera, plus tard, à soigner ses malades, malgré une tuberculose, et ce, jusqu’à son dernier souffle. Il avait épousé la fille du peintre Alfred Stevens, Catherine, en vain courtisée par Claude Debussy.

Cette année-là, la famille Daudet se repose dans un palais non loin de là. Léon Daudet, le polémiste n’éprouve aucune sympathie pour Régnier, mais il se joint souvent à leur petit groupe, par amitié avec le docteur Vivier. Régnier, qui trouve Maxime Dethomas « … aimable et cordial, Vivier éloquent, et sa femme silencieuse et belle… » ne se sent pas en bonne condition physique. Au retour d’une promenade, il est pris de frissons. Le docteur Vivier diagnostique une congestion pulmonaire.

Marie, pendant toute la durée de la pneumonie de Régnier, reste une garde-malade attentive et attentionnée. Sa bonté naturelle trouve là un terrain propice à se dévoiler. Dès que la santé d’Henri s’améliora, elle redevient l’imprévisible et fantasque Maricotte.

Le lundi 10 décembre, Marie reçoit une lettre de son amant, qui, considérant que Régnier, convalescent, luis sera à charge, propose de venir les chercher à Venise et de rentrer avec eux. Marie lui réponds le même jour depuis la Ca’ Dario : « Autant je suis touchée, cher Poup, que vous ayez pensé à venir nous chercher, autant je serai fâchée si vous veniez réellement… »

Marie – « … en cette fin de sexe… »

Le charme de Marie de Heredia, rencontra un vif succès auprès des femmes de la société saphique de son époque. En Marie, les lesbiennes reconnaissent très vite une initiée. Comme elle s’est jurée de ne se donner qu’à Louÿs, elle écoutera d’une oreille plus attentive les propositions des femmes, plutôt que celles, masculines, si beaux parleurs et charmeurs soient-ils.

En cette fin de siècle, le saphisme est dans l’air du temps. Ses adeptes d’ailleurs ne s’en cachent pas. Colette ne porte-t-elle pas en public des bracelets avec l’inscription « J’appartiens à Missy », la marquise de Belbeuf, Mathilde de Morny, dite « Missy » dernière fille du duc de Morny, le frère utérin de Napoléon III, et de son épouse la princesse Sophie Troubetzkoï.

En littérature, la même Colette relate dans Claudine en ménage les rapports lesbiens de son héroïne avec Rezzi, la tentatrice. Les initiés reconnaissent, dans la description de Rezzi, l’américaine Georgie Raoul Duval qui jouera, avec Colette et Marie de Régnier le même rôle que dans le roman.

C’est dans les rangs de cette société féminine distinguée, où l’on note : la princesse Troubetzkoï, la comtesse de Poutalès, la marquise d’Anglesy, Charlotte Stern, la princesse Violette Murat, la marquise de Clermont-Tonnerre née Elisabeth de Gramont, la princesse Catherine Poniatwska, que certaines dames les poursuivent de leurs assiduités avec autant de tact de d’intuition que leur situation mondaine l’exigeait.

Certains couples sont restés célèbres : Sarah Bernhardt et Louise Abbéma, Natalie Clifford Barney et Renée Vivien, Colette et Missy, Mme Bulteau et la comtesse de La Baume…

Liane de Pougy, célèbre demi-mondaine de l’époque, poursuivra Marie de Régnier de ses assiduités, sans grand succès apparemment.

C’est dans cette ambiance saphique, très fin de siècle, « très fin de sexe » comme dit Jean Lorrain, où l’on navigue beaucoup entre le masculin et le féminin, que Marie de Régnier va passer les premiers mois de son mariage.

Marie – Venise – septembre 1899

Le premier départ pour Venise du couple Régnier se fait le 15 septembre, le voyage est long et fatiguant. A la gare de Venise, les Régnier sont accueillis par leurs hôtesses. Les gondoles sont à quai, comme les taxis à Paris, pour emmener les touristes vers leurs hôtels.

Madame de La Baume possède sa propre gondole. Comme la soirée est fraîche, elle l’a faite recouvrir du felze. Les bagages seront amenés par une autre barque. Après une courte navigation, les Régnier arrivent pour la première fois au Palais Dario. Leurs chambres se trouvent au dernier étage et donnent sur un jardin. Avant le diner, Henri monte sur la terrasse du palais. « De là, on domine les vieilles tuiles en pente, un coin luisant du Grand-Canal, le dôme de l’église, d’autres palais et d’autres demeures. la lune pleine baigne l’ensemble d’une clarté éblouissante« .

Pendant ce temps, Marie écrit à Piere Louÿs, son amant qu’elle a à peine revu entre le retour de Pierre de son voyage de noce et leur départ pour Venise… « Sommes arrivés à Venise – Marie – septembre 99« 

Marie passera, au palais Dario, à Venise, des jours heureux, mais elle ne partagera pas l’amour de son mari pour la cité lagunaire. Si c’est avec joie qu’elle fera connaître à son prochain amant les fastes de Venise, ce sera de façon enthousiaste qu’elle le conduira à Vérone et à Padoue.

Mesdames Bulteau et de La Baume sont des guides expérimentées qui font découvrir à Marie « la perle de l’Adriatique ». elles connaissent non seulement les monuments historiques, mais aussi et surtout la Venise populaire, celle des boutiques, celle aussi des calli et des campi, que Régnier a décrit avec minutie.

Marie s’émerveille comme une enfant devant « les balcons où sèchent de vieilles hardes colorées, ce petit panier qui vacille au bout d’une ficelle où le facteur dépose les lettres, cette vieille femme qui transporte avec prudence, dans une moitié de coquille d’œuf, le sel qu’elle vient d’acheter, mais aussi les rieuses et graves filles de la lagune qui drapent leurs épaules étroites dans de longs châles à franges, des peignes et des épingles d’écaille piqués dans leur chevelure aux coques gonflées comme des coquillages marins« .

Presque chaque jour, les Régnier passent du temps sur l’altane du palais Dario. Leurs amies aiment à s’y tenir. « On y tends contre le soleil une tente et de grands rideaux de cette étoffe de coton, couleur d’ocre, que l’on achète dans les boutiques du Rialto et qui est fort en usage à Venise. »

L’altane est à la fois un lieu de repos et de vigie. Un jour, ils verront sortir de chez leur voisin et ami, le prince de Hohenlohe, un homme, encore jeune, de petite taille, d’allure souple, vêtu d’un complet élégant et coiffé d’un chapeau melon. Marie aperçoit alors pour la première fois Gabrielle d’Annunzio. Ils se reverront… de beaucoup plus près.

Marie de Heredia à Venise

Tous nos lecteurs connaissent la relation particulière d’Henri de Régnier avec Venise que l’on retrouve dans nos articles ainsi que sur beaucoup de sites sur Internet. Mais tout le monde semble avoir oublié Marie de Heredia, qui devint son épouse.

Pour comprendre toute la suite de l’histoire de Marie, du moins, pour ce qui nous intéresse de Marie à Venise, nos lecteurs ont besoin que nous leur  fassions le rappel des circonstances particulières du mariage de Marie de Heredia et de Henri de Régnier.

« Jolie petite mulâtre, sauvageonne et imprévisible » Maride de Hérédia a grandi dans l’insouciance dans les plantations de café que son père, José-Maria Domingo de Heredia possédait à Cuba. C’est lors de l’insurrection cubaine de 1868 que les Heredia y perdirent tous leurs biens. La dernière récolte de café à Potosi, faite les armes à la main, eut lieu en 1870.

En février 1894, José-Maria de Heredia est élu à l’Académie Française. Sa fille, Marie, est dans tout l’éclat de ses dix-huit ans. Belle, sans doute, jolie certainement, à la fois désirable comme une femme et touchante comme une enfant, elle n’est pas vraiment coquette, mais aime s’entourer d’hommes à l’esprit riche. Parmi tous ces jeunes écrivains, plein d’avenir, ou se l’imaginant, qui fréquentent le « temple tabagique » deux d’entre eux se distinguent.

Pierre Louis, qui vient de musicaliser son patronyme en « Louÿs » et Henri de Régnier sont les plus assidus auprès des demoiselles Heredia.

Les jeunes hommes sont tout deux épris de Marie. Ils se connaissent et concluent un pacte. Le premier qui sentira venu le moment de se déclarer avertira l’autre, et ils iront, ensemble affronter le choix de Marie avant de voir ses parents.

Mais, après quelques mois de cour assidue, Régnier ne respectera pas le pacte. Profitant d’un voyage de Louÿs, il fait sa demande aux parents Heredia. Des deux prétendant, il est le plus stable et le plus fortuné, et, dans leur situation précaire, il est le favoris des parents. Ils s’empressent donc d’accéder à sa demande et voilà Marie promise à Henri de Régnier. Elle s’échappe pour cacher ses larmes. Dès le début de l’après-midi du 15 juillet, Régnier envoie à Louÿs un cable ainsi rédigé : « Ai fait ma demande – Suis agréé – Amicalement. Régnier »

A son retour, Pierre Louÿs comprends la trahison de son ami.Il se précipite chez Régnier, une violente altercation les oppose. Faisant fi de leur vieille amitié, Louÿs accuse égnier d’avoir manqué à la parole donnée, parle de trahison. Le ton monte, mais Régnier conserve son calme. C’est de justesse si les deux jeunes gens ne vont pas régler cela « au pré, devant témoins ».

Marie, en larmes, est consolée par sa petite sœur. De dépit, un soir, Pierre Louÿs se rend en secret chez Marie et lui raconte tout : la compétition entre les deux jeunes gens, le pacte, la nécessité du voyage, la trahison d’Henri, la dispute, le duel évité de peu… Marie est effondrée. Non seulement Régnier l’épouse en l’ayant, en quelque sorte achetée, mais encore, il a fait sa demande sans avertir son ami. Henri de Régnier, aux yeux de Marie, n’est plus un homme estimable.

Dans la rubrique mondaine du Figaro et du Gaulois du 16 juillet 1895, les fiançailles d’Henri de Régnier et de Marie de Heredia sont annoncés.

Marie met au point sa stratégie. Elle informe Régnier qu’elle est au courant de tout, et comme, ulcéré, Régnier veut se rebiffer, Marie ne lui en laisse pas le temps. « Nous nous marierons comme prévu. Le plus tôt sera d’ailleurs le mieux. Mais comme vous avez fait de notre mariage une affaire, je ne serai votre femme que de nom. Je vous appartiendrai le jour que je fixerai. Est-ce clair ?« 

Comme elle ne baisse pas les yeux, attendant la réponse, Régnier, effaré, rajuste son monocle d’un geste machinal et acquiesce silencieusement.

Désormais, nous vous parlerons régulièrement de Marie de Régnier lors de ses voyages à Venise…

Une ébauche de cet article a été « publiée » par erreur dans la soirée de Noël, en plein réveillon, alors que nous étions très occupés à autre chose. C’est peut-être notre ordinateur, enthousiasmé par les effluves d’alcool, qui s’est un peu emmêlé les tâches qui étaient à faire ce soir-là… ?
Que nos abonnés acceptent toutes nos excuses.

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