Casanova et la Tsarine Catherine II

C’est dans le Casanova de 1926, un des plus étonnants films à grand spectacle des années vingts, récemment restauré. Des décors somptueux, une drôlerie canaille, et un rôle sur mesure pour le séduisant Ivan Mosjoukine, dans la Venise libertine du Carnaval (avec ses séquences en couleurs).

Casanova

L’histoire :

Casanova mène grand train et grande débauche dans la Cité des Doges. Choyé par les femmes, poursuivi par ses créanciers, il finit par s’attirer la foudre des maris qui conspirent auprès du Conseil des Dix pour le faire arrêter et condamner.

Casanova

Casanova choisit la fuite, et gagne la Russie via l’Autriche ; il y rencontre la comtesse Mari, et c’est un nouveau coup de foudre. Se précipitant sur ses traces en Russie, il délivre, au passage, la jeune Thérèse du duc de Bayreuth. Il s’introduit à la Cour du Tsar Paul III sous l’identité d’un modiste français qu’il avait dépouillé en chemin, devient un familier de la Grande Catherine et assiste à sa prise de pouvoir contre son époux. La grande Catherine II fête ensuite sa prise de pouvoir par un grand bal, où Casanova retrouve la comtesse et file le parfait amour. L’impératrice se fâche, expulse la belle et convoque chez elle le séducteur, qui y envoie le jeune négrillon donné par l’une de ses anciennes conquêtes, la baronne Stanhope. Se ruant à la poursuite de Maria, le héros se retrouve à Venise en plein Carnaval, il multiplie les aventures au milieu d’un joyeux tumulte.

Poursuivi pour avoir tué en duel un de ses rivaux, le duc de Bayreuth, il est arrêté et enfermé dans les Plombs, la sinistre prison vénitienne. Grâce à ses fidèles amis, Thérèse, aux masques et aux déguisements, il s’évade. Une fois encore, il s’apprête à fuir la ville en s’embarquant sur un navire, à moins que… une belle vénitienne entrevue sur le quai ne lui fasse renoncer pour un temps à son projet d’exil ?

Casanova

Interprètes : Ivan Mosjoukine (Giacomo Casanova), Diana Karenne (Maria Mari), Suzanne Bianchetti (Catherine II), Nina Kochitz (la comtesse Vorontzov), Olga Day (Lady Stanhope), Paul Guidé (Orloff), Albert Decoeur (le duc de Bayreuth), Carlo Tedeschi (Menucci), Jenny Jugo (Thérèse), Rina De Liguoro (la Corticelli), Rudolf Klein-Rogge (le tsar), Madame Sapiani (Barola), Nadia Valdy (une des filles de Barola), Michel Simon (un sbire), Paul Franceschi (un sbire), Jean Delannoy (un seigneur), Alexis Bondireff (un officier), Georges Douking (le géolier), Raymond Bouamerane, Camille Bardou

Casanova 1927 - affiche

Le tournage du film, qui s’étend d’août à décembre 1926, s’effectue en studio (à Billancourt, Boulogne et Epinay) et en décors naturels à Venise, Strasbourg et Grenoble (ces deux dernières villes ayant été choisies pour les extérieurs censés se dérouler en Autriche et en Russie). Tourné en noir et blanc avec des séquences teintées au tirage, selon l’usage de l’époque, Casanova bénéficie aussi d’une séquence somptueusement peinte au pochoir pour la scène du carnaval de Venise. Présenté le 22 juin 1927 à l’Empire, le film sort le 13 septembre 1927 au Marivaux, et reçoit un accueil critique plus tiède qu’escompté. Certes, ses qualités formelles sont reconnues (et comment pourraient-elles ne pas l’être ?) mais les reproches de froideur et de superficialité ne manquent pas.

Casanova 1927 - affiche

Avec cette super-production réalisée avec une débauche de moyens, Ivan Mosjoukine tirait sa révérence à l’écran muet français. L’année suivante, il était à Hollywood croyant donner à sa carrière un nouvel élan, qui fit long feu.

Casanova 1927 - affiche

Après avoir été exploité en France, en Grande-Bretagne, en Italie, en Allemagne et aux Etats-Unis (en 1929, alors que le sort du cinéma muet était joué), Casanova disparut définitivement des écrans. Grâce à Henri Langlois, une bobine du film (celle coloriée au pochoir de la séquence du Carnaval) et des morceaux de négatif originaux dormaient dans les réserves de la Cinémathèque française. La grande monteuse Renée Lichtig, appelée à la Cinémathèque par Jean Rouch pour y créer un service de restauration de films au début des années 1980, exhuma ces éléments. Passionnée par Mosjoukine et par l’aventure des Russes de Montreuil, elle entreprit de redonner vie à l’œuvre de Volkoff. Elle mena son enquête dans les autres cinémathèques, et put obtenir des éléments, tous incomplets, de Casanova à la Cinémathèque de Prague et à celle de Rome. Avec l’ensemble du matériel ainsi rassemblé, elle entreprit une reconstruction du film en s’inspirant d’un exemplaire de sa novellisation illustrée parue aux éditions Tallandier.

Casanova

Voir également :

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Lettres perdues de Giacomo

« [...] je m’occupe à mes mémoires. Cette occupation me tient lieu de délassement. [...] Je donne souvent dans des éclats de rire, ce qui me fait passer pour fou, car les idiots ne croient pas qu’on puisse rire étant seul »

Casanova avait l’habitude de tenir un journal sur ce qu’il appelait ses « capitulaires » : ceux-ci n’ont pas été conservés par le mémorialiste, mais certains premiers jets d’Histoire de ma vie figurent dans les papiers qu’il avait gardés : restés d’abord au château de Dux, ils sont aujourd’hui conservés aux Archives d’État de Prague.

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Notes préparatoires à la rédaction d’Histoire de ma vie
Giacomo Casanova.
Papier, 22 x 18 cm

Source : SOA Praha (Archives d´État de Prague)

Sur trois colonnes, Casanova a inscrit sur la page ci-dessous des listes de noms, acteurs de ce théâtre amoureux qu’est Histoire de ma vie.

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Casanova fut accueilli comme bibliothécaire, en septembre 1785, par le comte de Waldstein dans son château de Dux. Ne pratiquant guère la langue allemande, les longs mois d’absence du comte lui pèsent et le plongent dans une solitude et une tristesse profondes.

Son roman utopique, Icosameron, se solde par un échec qui finit de le ruiner encore plus si cela était possible. Ses recherches mathématiques n’ont pas le succès escompté . De plus il se heurte à l’hostilité du personnel du château qui ne lui rends pas la vie très confortable.

« On dit que ce Dux est un endroit délicieux, et je vois qu’il peut l’être pour plusieurs ; mais pas pour moi, car ce qui fait mes délices dans ma vieillesse est indépendant du lieu que j’habite. Quand je ne dors pas, je rêve, et quand je suis las de rêver je broye du noir sur du papier, puis je lis, et le plus souvent je rejette tout ce que ma plume a vomi. La maudite révolution de France m’occupe toute la journée » (Lettre à la princesse Clary, 1794).

Sur ce feuillet ont été jetés des éléments qui ont servi à la rédaction de passages figurant dans les livres I à V d’Histoire de ma vie et ont été biffés sans doute au fur et à mesure de leur utilisation. D’autres, non biffés, sont restés inutilisés.

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Est-ce à son médecin de cette époque, un Irlandais du nom d’O’Reilly, que nous devons l’existence de l’œuvre ?

Il recommande en effet à Casanova, qui le consulte, de « récapituler les beaux jours passés en Venise et des autres parts du monde ».

Sans doute ce conseil rejoint-il un projet ancien, annoncé déjà lors de la rédaction d’Il Duello (1780) et précisé dans Histoire de ma fuite (1787). En tout cas, Casanova se met immédiatement au travail et les lettres qu’il adresse à son ami Opiz témoignent que la rédaction de ses mémoires lui rend, en effet, la santé :

« Ma santé est bonne, et je m’occupe à mes mémoires. Cette occupation me tient lieu de délassement. Je me trouve en les écrivant jeune et écolier. Je donne souvent dans des éclats de rire, ce qui me fait passer pour fou, car les idiots ne croient pas qu’on puisse rire étant seul. » Correspondance avec J. F. Opiz, éd. Fr. Kohl et Otto Pick, Leipzig, Kurt Wolff, 1913

Sur les traces de Giacomo… Casanova et ses 116 proies

Durant sa vie, Giacomo Casanova (Venise 1725 – Dux, Bohême 1798) fut abbé, joueur, diplomate, espion, gestionnaire de loterie, éditeur, financier, nécromancien, bibliothécaire.
Lui qui ambitionnait d’être reconnu comme homme de lettres, a un nom qui aujourd’hui est synonyme de séducteur. Pourtant, à l’époque du marquis de Sade et de la favorite du roi Soleil, Mme de Pompadour, Casanova considérait comme de vrais criminels les Don Juan de profession. Il hésitait à laisser tomber ses conquêtes, pour ne pas les faire souffrir et voulant conserver avec elles de bons rapports.

Son biographe John Masters (Casanova, 1969) le décrit comme « grand amateur de femmes, plus que collectionneur de poils pubiens, ou encore homosexuel, dévoué catholique, philosophe sceptique, astrologue, superstitieux, vaurien de mauvaise vie et snob peureux, en même temps rebelle envers les institutions et adorateur de ces institutions, aventurier sans scrupule et excellent écrivain« .

Cependant, ses œuvres littéraires parmi lesquelles le roman utopistico-fantastique Isocameron ou histoire d’Edouard et d’Elizabeth (Prague, 1788), l’auraient laissé dans l’oubli s’il n’avait pas écrit dans le château du comte de Walstein à Dux, où il travaillait comme bibliothécaire, l’Histoire de ma vie (l’édition critique basée sur le manuscrit original a été publiée à Paris en 1993), fresque sensible de toute une époque, amère et nostalgique exhibition d’approches amoureuses, revécues pour exorciser la vieillesse. Il y eut 116 et même quelques plus conquêtes de cet extraordinaire amant, y compris les rencontres avec les prostituées, artistes en recherche de protecteur, femmes de chambre voulant arrondir leur fin de mois et quelques femmes sur le retour en chaleur.

L’initiation amoureuse où il cueillit « quelques feuilles, mais non la fleur » eut lieu à 11 ans, quand il étudiait à Padoue auprès du jeune abbé docteur Antonio Maria Gozzi. L’enseignant a une sœur de 13 ans, Bettina et Giacomo semble en attirer l’attention (ou bien seraient-ce plutôt des rapports gay inavoués entre le disciple et le précepteur, vus que tous deux dormaient dans le même lit).

L’adolescent éveillé, alors promis à la carrière ecclésiastique, débuta à San Samuele avecTeresa Imer, 17 ans, dont était aussi amoureux le vieux noble Alvise Malipiero. La jeune fille devant l’octogénaire sadique souleva ses jupes tandis que Giacomo assistait à l’exhibition. Casanova profita d’un chaud après-midi d’été, avec l’alibi d’une lecture tirée d’une histoire naturelle concernant l’anatomie sexuelle, pour lui donner leçon, croyant Malipiero endormi sur le fauteuil. Mais le noble qui finalement n’était pas si gâteux que ça, se leva d’un bond pour donner des coups de bâton à l’aspirant novice et à la pupille, surpris en intimes explorations didactiques.

Il aurait voulu se marier chaque fois qu’il tombait amoureux éperdument.  » L’amour solide, note-t-il dans ses Mémoires, et celui qui peut naître après le plaisir. S’il naît, il est immortel.
L’autre est au contraire destiné à s’évanouir, puisqu’il a seulement pour siège la fantaisie ». A 29 ans, il fréquente C.C. (ainsi désignée dans ses Mémoires), la demande en mariage de son père qui refuse sa main au prétendant car il n’a aucune profession. Mise enceinte, le père l’envoie dans un couvent à Murano. Casanova va la trouver là et est remarqué par la soeur M.M., déjà amante du cardinal de Bernis, ambassadeur de France, qui lui donne un rendezvous.
L’aventure avec la religieuse conclut la première partie de la vie de Casanova.
Il finit par être arrêté sur l’ordre de l’Inquisition le 26 juillet 1755, et enfermé dans les plombs sous les toits du palais des Doges pour divers délits et mépris de la religion. Évadé puis réfugié en France, il écrit Histoire de ma fuite des prisons de la république qu’on appelle les plombs, l’unique de ses livres destiné à devenir un best-seller.
Pardonné, il revient à Venise à presque 50 ans comme espion improvisé et indulgent au service des Inquisiteurs d’État pour 15 ducats par mois.

Texte traduit de l’italien, source : Dizionarietto erotico veneziano de Claudio Dell’Orso

Sur les traces de Giacomo… Manon

Casanova a courtisé et pensé épouser la fille de l’actrice Silvia Balletti, Marie-Madeleine, dite Manon, qui l’a follement aimé pendant trois ans, et en toute innocence. Les lettres de Manon ont été conservées et publiées. Manon épousera finalement François-Jacques Blondel, architecte du roi.

C’est en juin 1750 que Casanova, qui avait alors 25 ans, est arrivé pour la première fois à Paris. Les trois Saint-Sevin faisaient partie de l’orchestre de l’Opéra et Joseph-Barnabé, cette année là, a particulièrement brillé au Concert spirituel en jouant seul ou avec Gaviniès ou Dupont. Il y a fait aussi interpréter ses propres œuvres comme sa symphonie à deux cors de chasse.

Casanova était un ami de longue date des Balletti, qu’il avait rencontrés en Italie. Il fait le portrait de Silvia à l’occasion de ce premier voyage à Paris en 1750 (III, 8 ; II, 560-561). Selon un rapport de police, il aurait alors été son amant et elle l’aurait entretenu.

Après de nombreux zigzags à travers l’Europe à la poursuite de nouvelles aventures et de nouvelles conquêtes, après un emprisonnement et une évasion, Casanova est revenu à Paris au début de 1757. Manon, la fille de ses amis Balletti, qui avait neuf ans lors de son premier voyage en avait alors maintenant seize et était devenue la plus jolie des femmes dont Nattier a fait de son portrait un chef d’œuvre du genre

Casonova succombe à ses charmes, grâces, vertus, talents et savoir-vivre, d’autant plus qu’il savait ses sentiments partagés. Le fiancé officiel, un musicien, est congédié et Manon ne va plus vivre que pour Casanova, beaucoup lui écrire pour finalement se lasser de ses trop longues et trop nombreuses absences et se marier en 1760 avec un architecte de trente-cinq ans son aîné.

C’est avec Manon que Casanova va assister aux concerts de la Pouplinière en 1759. On le voit aussi au théâtre et dans tous les endroits à la mode. Mais, c’est avec Mme du Rumain qu’on le trouve le 3 avril 1759 au Concert spirituel et que l’on apprend ainsi incidemment sa participation à l’œuvre jouée ce jour-là : un oratorio de Mondonville sur des paroles de l’Abbé de Voisenon.

Mais il n’a pas que la musique en tête. Jugez-en :

Je la quittai l’esprit fort occupé, et me dirigeai vers les Tuileries, où l’on donna un concert spirituel. C’était un motet composé par Mondonville, et les paroles étaient de l’Abbé de Voisenon, auquel j’avais donné le motif : les Israélites sur la montagne d’Oreb.  Ce morceau écrit en vers libres, était une nouveauté qui faisait du bruit. En descendant de voiture j’aperçus Mme du Rumain qui descendait seule de la sienne. Je cours à elle et je suis accueilli en bonne connaissance. « Je me félicite, me dit-elle, de vous trouver ici ; c’est presque une bonne fortune. Je vais voir cette nouveauté et j’ai deux places réservées ; vous me ferez plaisir d’en accepter une.

Sentant tout le prix d’une offre aussi honorable, quoique j’eusse mon billet d’entrée dans la poche, je n’eus garde de refuser, et lui offrant respectueusement mon bras, nous allâmes occuper deux des meilleures places.

On ne jase pas à Paris quand va entendre de la musique sacrée, et surtout du nouveau. Mme du Rumain ne put donc point juger de l’état de mon esprit par mon silence pendant le concert, mais elle le devina à ma physionomie dès que tout fut fini ; car j’avais l’air abattu et préoccupé, ce qui n’était pas naturel. …

Les traces de Giacomo… pendant l’exécution de Damiens

Le jour de l’exécution de Damiens, pendant que le condamné subis la sentence dans d’atroces douleurs, ils se passe, derrière la fenêtre où Casanova et ses amis se sont regroupés pour « le spectacle », des choses bien étranges…

Au supplice de Damiens j’ai dû détourner mes yeux quand je l’ai entendu hurler n’ayant plus que la moitié de son corps ; mais la Lambertini et Mme XXX ne les détournèrent pas ; et ce n’était pas un effet de la cruauté de leur cœur.

Elles me dirent, et j’ai dû faire semblant de leur croire, qu’elles ne purent sentir la moindre pitié d’un pareil monstre, tant elles aimaient Louis XV.

Il est cependant vrai que Tireta, dit « Six coups », qui ne parlait pas français mais seulement italien, tint Mme XXX si singulièrement occupée pendant tout le temps de l’exécution qu’il se peut que ce ne soit qu’à cause de lui qu’elle n’a jamais osé ni bouger, ni tourner la tête.

Etant derrière elle, et fort près, il avait troussé sa robe pour ne pas y mettre les pieds dessus, et c’était fort bien.

Mais après j’ai vu en lorgnant qu’il l’avait troussée un peu trop ; et pour lors déterminé à ne vouloir ni interrompre l’entreprise de mon ami, ni gêner Mme XXX, je me suis mis de façon derrière mon adorée que sa tante devait être sûre que ce que Tireta lui faisait ne pouvait être vu ni de moi ni de sa nièce.

J’ai entendu des remuements de robe pendant deux heures entières, et trouvant la chose fort plaisante, je ne me suis jamais écarté de la loi que je m’étais faite.

J’admirais en moi-même plus encore le bon appétit que la hardiesse de Tireta, car dans celle-ci j’avais été souvent aussi brave que lui.

Quand j’ai vu, à la fin de la fonction, Mme XXX se lever, je me suis tourné aussi.

J’ai vu mon ami gai, frais et tranquille comme si de rien n’était ; mais la dame me parut pensive, et plus sérieuse que d’ordinaire.

Elle s’était trouvée dans la fatale nécessité de devoir dissimuler et souffrir en patience tout ce que le brutal lui avait fait pour ne pas faire rire la Lambertini, et pour ne pas découvrir à sa nièce des mystères qu’elle devait encore ignorer.

Sur les traces de Giacomo… le regicide

Après s’être enfui des plombs de Venise le 1er novembre 1756, Giacomo Casanova arrive à Paris le 5 janvier 1757. Ce même 5 janvier 1757 un ancien laquais, Robert François Damiens, tente d’assassiner Louis XV à Versailles.

Robert François Damien est né le 9 janvier 1715 rue d’Allongeville (actuelle rue du Calvaire) à La Thieuloye, qui était alors un hameau de Monchy-Breton. Son père Pierre-Joseph Damien, simple ménager, épouse Marie-Catherine Guillemant en 1710. À cette époque, l’Artois est traversé par les guerres, la famine et une épidémie de peste qui fait des ravages. Sa famille est pauvre et Voltaire décrira Damien comme un gueux du pays de l’Atrébatie. Robert-François est le troisième des dix enfants du couple. Sa mère meurt en couches en 1729 laissant six enfants vivants.

Robert-François est placé chez un grand-oncle maternel cabaretier et marchand de grain à Béthune. Là, il apprend à lire et à écrire. À seize ans, il est placé en apprentissage comme garçon de cuisine à l’abbaye Saint-Vaast. Plus tard, il entre comme valet de réfectoire au collège jésuite Louis-le-Grand à Paris. C’est dans cette ville qu’il épouse en 1739 Élisabeth Molerienne, domestique elle aussi. Ensemble ils ont deux enfants, dont un fils qui meurt en bas âge. Damien multiplie alors les emplois de domestique et côtoie les milieux privilégiés et les magistrats parisiens. Valet chez certains conseillers du Parlement de Paris, il entend récriminations et critiques parfois virulentes contre le roi.

En 1756, sous le pseudonyme de Flamand, il commet un vol chez l’un de ses maîtres. Le vol domestique est alors passible de la peine de mort par pendaison. Damien fuit en Artois où il retrouve sa famille qui vit dans le dénuement. La situation en Artois au cours de cet hiver 1756-1757 est difficile. Le prix du blé s’est envolé et le peuple est misérable. Il revient à Paris en janvier 1757 et conçoit le dessein de « toucher » le roi, pour attirer son attention et lui faire entendre la voix du peuple méprisé.

Le 5 janvier, Louis XV se rend à Versailles : Damien se fraye un chemin jusqu’au roi qui rejoint son carrosse, il écarte les gardes et lui porte un coup de couteau au côté droit. Il justifie ainsi son geste : Je n’ai pas eu l’intention de tuer le roi, je l’aurais tué si j’avais voulu. Je ne l’ai fait que pour que Dieu pût toucher le roi et le porter à remettre toutes choses en place et la tranquillité dans ses États. Bien que le roi n’ait été que légèrement blessé, Damien est condamné à la peine capitale pour crime de lèse-majesté et parricide. La châtiment qui lui est infligé est abominable :

Tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras de jambes, sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis ledit parricide brûlée de feu de soufre et sur les endroits où il sera tenaillé jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix-résine brûlante, de la cire et du soufre fondus ensemble, et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux et ses membres et corps consumés au feu réduits en cendres et ses cendres jetées au vent.

Le 28 mars 1757, après avoir subi le supplice de la « question », il est écartelé en place de Grève puis jeté au bûcher. Sa maison natale est détruite et son père, son épouse et sa fille sont condamnés au bannissement perpétuel avec peine de mort s’ils rentrent en France.

L’attentat de Damien et la cruauté du supplice qui lui a été infligé ont marqué les esprits de ses contemporains. On trouve, dans les Mémoires de Casanova, un témoignage sur les événements :

« Quelques jours après, c’était le 28 du mois de mars, je suis allé de très bonne heure prendre les dames qui déjeunaient chez la Lambertini avec Tireta, et je les ai menées à la Grève tenant Mlle de la M—re assise sur mes genoux. Elles se mirent toutes les trois étroitement sur le devant de la fenêtre se tenant inclinées sur leurs coudes à la hauteur d’appui pour ne pas nous empêcher de voir. Cette fenêtre avait deux marches, elles étaient montées sur la seconde, et étant derrière elles, nous devions y être aussi ; car nous tenant debout sur la première nous n’aurions pu rien voir. J’ai des raisons d’informer le lecteur de cette circonstance.
Nous eûmes la constance de rester quatre heures entières à cet horrible spectacle. Je n’en dirai rien, car je serais trop long, et d’ailleurs il est connu de tout le monde. Damiens était un fanatique qui avait tenté de tuer Louis XV croyant de faire un bon œuvre. Il ne lui avait que piqué légèrement la peau, mais c’était égal. Le peuple présent à son supplice l’appelait monstre que l’enfer avait vomi pour faire assassiner le meilleur des rois qu’il croyait d’adorer, et qu’il avait appelé le Bien-Aimé. C’était pourtant le même peuple qui a massacré toute la famille royale, toute la noblesse de France, et tous ceux qui donnaient à la nation le beau caractère qui la faisait estimer, aimer, et prendre même pour modèle de toutes les autres. Le peuple de France, dit M. de Voltaire même, est le plus abominable de tous les peuples. Caméléon qui prend toutes les couleurs, et susceptible de tout ce qu’un chef veut lui faire faire de bon ou de mauvais.

Au supplice de Damiens, j’ai dû détourner mes yeux quand je l’ai entendu hurler n’ayant plus que la moitié de son corps ; mais la Lambertini et Mme XXX ne les détournèrent pas…« 

Au supplice de Damiens : La Lambertini et la grosse tante ne furent pas les seules à faire preuve d’une grossière insensibilité devant les horribles souffrances de Damiens. « Beaucoup de personnes, et des femmes même, écrit Mme du Hausset, ont eu la curiosité barbare d’assister à cette exécution, entre autres Mme de P***, femme d’un fermier général et très belle. Elle avait loué une croisée ou deux douze louis, et l’on jouait dans la chambre en l’attendant. Cela fut raconté au roi, et il mit les deux mains sur ses yeux en disant : Fi la vilaine ! » (Mémoires de Mme du Hausset, Paris, 1824, p. 165). – R. V.

Sur les traces de Giacomo… Giustiniana Wynne

Le jour se levait à peine, ce 4 avril 1759, lorsque Giustiniana Wynne sortit furtivement de l’hôtel de Hollande, enveloppée dans une cape, le capuchon rabattu sur le tête. Elle se fit conduire en fiacre,  jusqu’à une église proche, monta dans un autre fiacre qui la mena à une autre église. Da là, une troisième voiture la fit sortir de Paris par la porte de Saint-Antoine.

Henriette de Mérinville, l’abbesse du couvent de bénédictines proche de Conflans attendait la jeune fille, et l’hébergea sous le nom de Mlle de La Marne.

Après son retour triomphal de Hollande, Casanova s’était installé dans la Petite Pologne, une petite communauté au nord-ouest de Paris. Il menait grand train dans une belle propriété en location appelée Cracovie en Bel Air. C’est là qu’une missive de Giustiniana lui arriva, ni datée, ni signée, écrite à la hâte :

« Vous voulez que je parle et que je vous expose la raison de ma tristesse. Et bien, je suis disposée à le faire. Je remets entre vos mains ma vie, ma réputation, mon être, et je n’attends de vous que mon salut. Je vous en conjure et n’ai d’autre remède que le mort si je ne trouve pas de remède à mon état. Or donc, mon cher Casanova, je suis enceinte et je me tuerais si cela venait à se savoir. Voilà cinq mois que me faiblesse et le rouerie d’autrui m’obligent à porter en secret la malheureuse marque de ma faiblesse et de mon ignorance… » *

Médusé, Casanova se précipita à l’hôtel de Hollande, d’autant plus étonné que rien dans la silhouette de la jeune fille ne laissait supposer une grossesse de cinq mois. Le vénitien accompagna Giustiniana chez Reine Demay, une poudouere de la rue des Cordeliers, près de l’église Saint-Sulplice.

Mais les remèdes de charlatans que Casanova lui administrait en secret n’avaient aucun effet. Bien que d’une minceur inhabituelle, Giustiniana avait de plus en plus de mal à cacher son état.

Son désespoir était tel qu’elle ne tiqua pas devant la proposition insensée que lui fit Casanova. A cette époque il fréquentait la marquise d’Urfé, richissime et infatuée d’occultisme. Il lui demanda si elle connaissait la formule pour provoquer un avortement. Si fait, répondit elle, l’aroma philosophorum de Paracelse est un remède infaillible. Casanova lu tout ce qui concernait ce remède, et éclata de rire quand il vit les instructions : « Il fallait enduire de cette mixture un objet cylindrique, et l’introduire dans le vagin de façon à agiter cette partie de la chair ronde qui est en cet endroit« . Cette opération devait être pratiquée plusieurs fois par jour.

Il s’en alla à l’hôtel de Hollande mettre Giustiniana au courant, sans omettre d’ajouter un élément très personnel à la recette : « Pour rendre la potion encore plus efficace, il convient d’y adjoindre du sperme fraîchement éjaculé« .

« La candeur de son esprit lui empêchaient de supposer la fraude » écrira plus tard Casanova dans ses mémoires. Et ainsi, le séducteur parvint à ses fins, dans le grenier de l’hôtel de Hollande où il avait installé un matelas.

Inutile de préciser que l’introduction de la potion par Casanova n’eût aucun effet sur la grossesse, d’autant plus qu’il ne prit même pas soin de préparer la mixture qu’il remplaçât par du miel. Plusieurs nuits durant, il pu ainsi besogner en paix la jeune fille crédule. A la fin du mois de mars elle devint comme folle. cette fois, Casanova fit ce qu’on attendait de lui et trouva à le jeune fille un couvent où elle pourrait mettre, en secret, son fils au monde.

* Cette extraordinaire lettre, dont nous ne reproduisons que le début, de Giustiniana à Casanova, fut vendue aux enchères, à Drouot, le 12 octobre 1999. L’actuel propriétaire de ce document nous a demandé de garder l’anonymat. Nous le remercions de nous avoir donné accès à cette pièce historique.

Sur les traces de Giacomo… au fort de San’Andrea

La grand mère de Giacomo mourut en 1743 et Giacomo alla vivre dans une chambre au rez de chaussée d’un petit palais à San Giovanni Crisostomo propriété d’un noble Grimaldi. Antonio Lucio Razzetta, homme de confiance des Grimani, l’accompagna. Dans la même maison, habitait une danseuse du théâtre Malibran, Margherita Giavanna Grisellini, dite la Tintoretta, parce que son père était un teinturier en tissus.

Marietta Robusti (La Tintoretta) Autoportrait - 1580

Casanova avait 17 ans et il tomba amoureux de Margherita. Cependant la mère de Giacomo fit obstacle à leur rapport car elle trouvait extrêmement honteux sa liaison avec une ballerine. Ce fut ainsi que Griamni et le curé de la paroisse de San Samuele décidèrent d’envoyer Casanova au séminaire San Cipriano de Murano où il vécut pendant une brève période. Accusé de sodomie, il fut chassé et pour la première fois arrêté et enfermé au fort de San’Andrea, où il fut porté par l’homme de confiance de son protecteur, Razzetta. Mais Casanova se vengea bien vite : une nuit, en cachette, il réussit à monter dans une barque et à s’éloigner du fort pour rejoindre le campo San Polo. Dans une rue voisine, il attendit Razzetta et à peine le vit-il qu’il lui infligea une ruée de coups, le faisant tomber dans le canal voisin… Ensuite, il retourna tranquillement à la prison, où il resta encore deux mois, durant lesquels il divertit les soldats et les officiers en leur racontant des histoires, en écrivant des lettres pour la troupe et en ayant des rapports avec toutes les femmes du fort, épouses, amantes, servantes…et d’une belle grecque, il attrapa sa première maladie vénérienne, dont il guérit en 6 semaines.

« Un vieux sénateur me dit un jour qu on savait que la jeune comtesse Bonafede était devenue folle par l’effet des drogues que je lui vais données pour la rendre amoureuse Elle était encore à l’hôpital et dans ses accès de folie elle prononçait sans cesse mon nom en me chargeant de malédictions…« 

Parmi ses diverses amantes du fort, il se rappelle ainsi de la comtesse Bonafede qui venait rendre visite à son père Pietro Giuseppe. « Elle avait les cheveux blonds clairs, deux grands yeux bleus, un nez fin, une belle bouche et un teint qui semblait blanc comme ses dents, mais légèrement coloré de rose. Sa taille était particulièrement fine. La poitrine était haute et ferme et laissait imaginer des seins tout aussi fermes, desquels pointaient deux petits boutons roses légèrement cachés. » Mais ce qui frappait le plus Casanova, c’est qu’elle ne portait pas de culotte, chose pourtant fréquente à l’époque.

La comtesse Bonafede, après sa rencontre avec Casanova qui réussit à lui soustraire douze sequins, s’empressa avec la complicité se son père de tendre un piège à Casanova. Elle aurait du se faire prendre entre ses bras pour le faire chanter, mais le piège ne réussit pas. La comtesse devint folle. Un jour, on la trouve en train de courir nue à San Pietro di Castello, demandant à voir Casanova. Elle fut alors enfermée dans un asile dont elle ne sortit que 5 ans plus tard, réduite à demander la charité à travers la ville.

Sur les traces de Giacomo… Leonilda

En 1761, Giacomo Casanova revient à Naples, dix huit ans après son dernier séjour dans la ville. Il retrouve son vieil ami le duc de Matalone chez qui il séjourne, ensemble ils jouent et passent des heures à discuter. Le duc à une « maîtresse », du moins en apparence, car il s’agit d’un arrangement avec la mère qui lui a confié sa fille, en tant que tuteur. Le duc étant devenu impuissant, la liaison entre le vieil homme et la jeune comédienne de dix-sept ans est pour le moins curieuse.


Dès qu’il la voit, Leonilda attire l’attention de Casanova : « ... que nous devions aller déjeuner chez sa belle maîtresse Il s habilla en lévite comme moi et nous nous rendîmes à pied à la fontaine Medina à une jolie maison où demeurait Leonilda. Nous la trouvâmes encore au lit sur son séant dans un déshabillé décent avec un corset de basin attaché par devant avec des rubans roses, elle était belle à ravir et sa pose gracieuse ajoutait encore à ses charmes. Elle lisait le Sopha de l’élégant fils de Crébillon. Le duc s’assit sur le lit à ses pieds et moi stupide je restais debout dans une sorte d’admiration tout occupé à la contempler étudiant et m’évertuant à rappeler à ma mémoire l’original de cette physionomie enchanteresse qu il me semblait d’avoir aimé. C’était la première fois que je la voyais sans le prestige trompeur des lumières. Riant de me voir si distrait elle me dit de l’accent le plus doux de m’asseoir sur un fauteuil qui était au chevet de son lit.« 

Il s’en suivra quelques scènes à trois ou le duc impuissant prendra son plaisir de celui de son ami, avec une scène, autour d’un guéridon ou Casanova « arrosa’ la main du duc. Casanova décide de se marier avec Leonilda « Quand nous fûmes sortis je dis au duc que je ne verrais plus sa maîtresse à moins qu il ne me la cédât déclarant que j étais prêt à l’épouser en lui assurant un douaire de cinq mille ducats. Parle lui si elle t’agrée je ne m’y opposerai pas. Tu sauras d’elle même ce qu elle possède« 

Elle avait des cheveux châtain clair, et ses yeux noirs et brillants, ombragée par des cils épais, semblait entendre et parler à la fois. Mais ce qui me ravit encore plus était son expression, et la pertinence des gestes exquis avec lequel elle accompagnait ce qu’elle disait.

Leonida accepte d’épouser Casanova malgré l’écart d’âge (Casanova à 35 ans, Leonida 17). Giacomo se voit alors déjà marié, résolut de faire un bon mari, gère ses affaires avec les banquier pendant que le duc fait préparer les contrats de mariage. Il faut une rencontre avec la mère, qui vit à quelques heures de là. il l’invite donc à Naples. La rencontre entre Casanova et la mère de Leonida à lieu chez le duc.

« La mère à mon aspect pousse un cri et tombe sur un fauteuil presque évanouie. Je la considère un instant :
Donna Lucrezia m »écriai je que je suis heureux
Reprenons un moment haleine mon cher ami et asseyez vous près de moi. Vous allez donc épouser ma fille. Je prends un siège et je devine. Mes cheveux se dressent sur ma tête et je tombe dans un morne silence…« 

Donna Lucrezia et Casanova s’isolent un moment, et l’ancienne maîtresse explique que que la jeune fille est l’enfant qu’elle a eu de lui, reconnue et aimé par son mari, qui avait cinquante ans à l’époque, bien que sachant tout. C’était au mois de janvier 1744, et elle à été baptisée sous les noms de Leonilda Giacomina. La déception est cruelle pour tous. Casanova a remarqué le lien entre les « purs » et les « débiles » dans les cours royales d’Europe ou l’on se marie entre cousins depuis des générations. Il vient justement de rencontrer, à Naples, l’enfant-roi, Ferdinand IV, qui sera l’un des pires monarques de l’histoire européenne.

Casanova ne peut pas épouser sa propre fille, mais il retombe amoureux de la mère. Le duc « ... me croyait le plus heureux des hommes quand je lui ai dit que j’allais passer la nuit honorablement avec ma femme et sa fille …  Mais ici je dois jeter un voile sur la nuit voluptueuse plus que je n’ai jamais passé. Si je dit que je devrais plaie pour de chastes oreilles … toutes les phrases du poète ne pouvait rendre justice à le délire de plaisir, l’extase, et le permis a passé pendant laquelle cette nuit …  Leonilda lui a donné une description vivante de nos travaux nocturnes »…

« … Leonilda déshabille sa mère, tandis que, après avoir emballé mes cheveux dans un mouchoir, j’ai jeté mes vêtements dans le milieu de la pièce. Elle dit à sa fille à se mettre au lit à côté d’elle.
Votre père, dit-elle, bornera son attention à ta mère.
Et moi, répond-elle, je donnerai la mienne à vous deux, et, de l’autre côté du lit, elle se déshabille complètement et se met en à côté d’elle, en disant que étant son père j’ais la liberté de voir mes œuvres. Sa mère est fière d’elle, elle lui fait l’éloge, et elle se réjouit de voir que je la trouve belle…
Ainsi est-ce que vous avez fait, m’at-elle demandé, quand vous me engendré dix-huit ans ?
Mais le moment qui conduit Lucrèce à la mort de l’amour est venu, au moment même, je crois de mon devoir de se retirer. Prise de pitié, Leonilda caresse sa mère d’une main et avec l’autre met un mouchoir blanc sur la vertu jaillissant de son père« .

Sur les traces de Giacomo… Henriette

En 1749, Giacomo Casanova ayant quitté Venise où ses frasques commençaient à attirer l’attention des autorités; rencontre à Cesena au mois de juillet la mystérieuse « Henriette ». Il la suit à Parme, puis Genève, où elle le quitte en février 1750. La liaison de Casanova avec « Henriette » fut, de son aveu, le plus grand amour de sa vie.

Si Casanova était un romantique, c’est parce qu’il a connu un grand amour, au moins une fois dans sa vie. « Les gens qui croient qu’une femme ne suffit pas pour faire un homme aussi heureux tous les vingt quatre heures de la journée n’ont jamais connu une Henriette ».
Même s’il savait que cet amour ne durerait qu’un temps, « Henriette » a changé la vie du séducteur. Ils étaient en tout point semblable, peut-être un eu espions tous les deux en même temps, la française pour son pays, le vénitien pour survivre. Elle était une romantique, et partageait avec Giacomo une grande culture et les coutumes françaises. Elle joue du violoncelle, chose peu fréquente pour les  femmes à cette époque, en raison de la position de l’instrument. Casanova découvrira plus tard qu’elle a fui un mariage forcé, déguisée en vêtements d’homme, en compagnie d’un officier hongrois. Cette jeune femme reste entourée de mystère dans les récits de Casanova, toutefois, les spéculation des casanovistes laissent à penser qu’elle serait Adélaïde de Gueidan.

Nicolas de Largillière - Adélaïde de Gueidan et sa jeune sœur au clavecin

Après quatre mois d’un grand amour partagé, elle le quitte. elle part pour Genève, puis rejoint sa famille à Aix. Elle a compris les limites de l’amour romantique et veut se marier avec un homme qui restera constant dans ses attentions sexuelles et ses finances. Comme si elle savait qu’avec Giacomo elle ne resterait pas plus constante que lui.
Elle trouvera ce mari en la personne de Jean Baptiste de Fonscolombe, l’un des plus grands collectionneurs d’art français du XVIIIème siècle. Cette famille de Fonsorbe constituera l’ascendance maternelle d’Antoine de Saint-Exupéry.

Portrait d'Adélaïde de Gueidan

Casanova, de son côté se rends à Lyon où il est reçu Franc-Maçon.
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Plus tard, en 1769, Casanova en rentrant d’Espagne fait halte à Aix où il tombe gravement malade et séjourne jusqu’à la fin de sa convalescence, de janvier à fin mai. Au cours de sa maladie, il est soigné par une infirmière dévouée, mais quand il récupère et demande son nom, elle a disparu et personne ne sait qui elle est. Plus tard, il apprendra, par un échange de lettres que l’infirmière était mandatée par Henriette qui l’a aimé vingt ans plus tôt. Elle est à présent une riche veuve mais ne souhaite pas son retour à Aix, cela provoquerait des ragots. Elle l’assure toutefois de son amour éternel et dit que, s’il avait besoin d’argent, sa bourse est ouverte.
Un jour, dans une auberge, il lit sur une vitre une inscription qu’elle a gravé à la pointe d’un diamant « Tu oublieras Henriette aussi ! ».
En fait, il croisera encore deux fois Henriette sans la reconnaitre.


Sur les traces de Giacomo… Mlle Blasin

En janvier 1769, Casanova passe une dizaine de jours à Montpellier. Dans Histoire de Ma vie, il consacre plusieurs pages à ce séjour. Comme toujours, plus que la bonne chère et les talents des comédiens attachés au théâtre de la ville, c’est encore et toujours « l’odor di femina » qui guide ses pas.
Ainsi, il va retrouver à Montpellier, une jeune femme, qu’il nomme « La Castel Bajac » et dont l’itinéraire, pour le moins singulier, à déjà croisé le sien par deux fois… à Londres, en 1763, à Liepzig et Dresde ensuite, en 1766. Dans cette dernière ville, ils ont eu une aventure amoureuse qui a laissé à Giacomo Casanova un souvenir impérissable.

Celle que notre intrépide aventurier décrit comme « une des pus jolies femmes de toute la France » est restée longtemps une inconnue, désignée par Casanova comme « La Castel Bajac » ou, « Mademoiselle Blasin, marchande de modes et de dentelles »…

Affiche de l'exposition Casanova Forever

Londres, 1763.

En juin 1763, lorsqu’il arrive à Londres, Casanova a trente-huit ans et personne ne sait vraiment le véritable motif de son voyage. De  France, il a amené avec lui le jeune Joseph Pompeati, le fils de Teresa Imer, ancienne chanteuse et maîtresse de Casanova une dizaine d’année plus tôt. Bientôt il fait la connaissance de Pauline, une jeune et belle portugaise de haut lignage, réfugiée à Londres. Leur relation durera presque un mois, où Casanova connaît un bonheur sans nuage. Un courrier venu du Portugal met fin à l’idylle, obligeant la belle à rentrer.

Giacomo Casanova vient de perdre la tendre Pauline. Lord Pembroke, ami de Goudar et de Martinelli, gentilhomme immensément riche, amateur de belles femmes, l’invite au jeu avec une compagnie d’une douzaine d’amis, lui promettant la compagnie d’une française d’une grande beauté.

« L’aimable Française joue t’elle aussi ?
- Elle non mais bien son mari. Il se fait appeler le comte Louis de Castel Bajac
- Un Gascon ?
- Oui
- Grand sec le teint fortement basané et marqué de la petite vérole ?
- Tout juste. Je suis charmé que vous le connaissiez. Son épouse n’est elle pas réellement très jolie ?
- Je ne puis le savoir car il y a déjà six ans que j’appris à connaître cet homme et alors il n était point marié »…

L’homme qui se fait appeler comte de Castel Bajac arrive, accompagné d’un autre individu, maigre, qui est présenté comme le comte de Schwerin, neveu du feld maréchal mort au champ d’honneur. Un autre des invités, le général anglais Bek parle alors de la bataille qui vit mourir le héros. Il semble pourtant que le jeune prétendue comtesse soit la maitresse du prussien.
… Milord s’empara alors de la Comtesse, et commence à la lutiner alors que Castel Bajac et Schwerin font mine de ne rien voir, et que la belle ne semble pas le moins du monde en prendre ombrage. En regardant cette dame Casanova évalue ses appâts en connaisseur, il trouve d’ailleurs qu’elle ne peut soutenir la comparaison avec sa chère Pauline. « Plus blanche que celle ci puisqu’elle était blonde mais plus petite et sans un seul trait dans le visage qui portât le caractère de la dignité ou de la grâce cette dame ne fit pas sur moi la moindre impression. Ainsi adieu les consolations que semblaient me promettre les éloges de Milord. Lorsque lord Pembroke me présenta la dame et ses deux cavaliers Castel Bajac m’embrassa de la manière la plus amicale »…

Un rire désagréable la désavantage « c’est un grand malheur pour une jolie femme que le rire l’enlaidisse ».

Liepzig, 1766

Casanova rentre d’un voyage en Russie et en Pologne, le bras toujours en écharpe après son duel avec la comte Branicky et à peine guéri d’une infection par le gonocoque contractée à Dresde auprès de la jeune maton. Il a décidé de se rendre à Liepzig, pour le foire de la saint-Michel.

La jolie Castel Bajac est à Liepzic avec Schwerin, pendant la foire, au même moment que Casanova. Un des derniers jours de la foire il la voit, elle lui raconte alors que Schwerin vient d’être jeté en prison pour une fausse lettre de change qu’il a fait escompter. Depuis trois ans qu’ils ont quitté l’Angleterre, il ne s’est occupé que de friponneries et vols en tous genre, trompant sans cesse et obligé de fuir la police en permanence. La belle montpellieraine se retrouve à présent, seule, sans un sou, sans aucun bien matériels qui lui ont été confisqués par son hôte en gage et demande à Casanova de l’aider à libérer son amant.
« Qu’il s’arrange lui répondis je il a failli me conduire moi même à la potence avec ses faux billets de banque. Quant à vous je prends part à votre infortune et cela au point que je vous engage à m’accompagner demain à Dresde où je promets de vous donner trois cents écus aussitôt que le sort de cet infâme sera décidé »...

Drezde, 1766

La poverina qui s’est aperçue de l’émotion qui commence à gagner Casanova luis raconte alors sa vie.

Marié à un apothicaire de Montpellier, Castel Bajac l’a enlevée par félonie et l’a obligée à le suivre en Angleterre où il lui a fait connaitre Schwerin qui est devenu son amant. Elle affirme n’avoir jamais aimé ce dernier qui lui a, en prime laissé, en souvenir une vérole qui l’infecte à présent.

Dès leur arrivée à Dresde, il la confie aux bons soins d’un chirurgien dont il a eu auparavant l’occasion d’apprécier lui-même le talent. Pendant sa convalescence, il fait visiter à sa compagne le ville de Stanislas-Auguste, roi de Pologne, la présentant sous le nom de « comtesse de Blasin » et lui présente même Zaneta, sa mère. Lorsque la guérison de la belle est certaine, elle se donne à son sauveur.

Aucun des deux n’ignore que cette aventure est sans lendemain. Casanova, depuis longtemps, projette un voyage au Portugal. La jeune femme rêve de retourner à Montpellier, tenter de reconquérir le cœur de son apothicaire de mari. il se mettent en route, séjourne quatre jours à Prague, où Casanova retrouve La Caroli (Teresa Bellino) engagée comme chanteuse à l’Opéra.

Ils arrivent ensuite à Vienne le jour de Noël.

Vienne, 1766

La belle montpelliéraine est cette fois inscrite à l’auberge sous le nom de « Mlle Blasin, marchande de mode ». Malgré les précautions qu’il ont prises, ils ne tardent pas à être victimes des « commissaires de chasteté » de la pudibonde Marie-Thérèse.

« J’allai loger au Bœuf Rouge. Mademoiselle Blasin passant pour une marchande de modes prit une chambre et moi une autre ce qui ne m’empêcha pas d’aller lui offrir mes hommages. Dès le lendemain matin à huit heures deux individus entrèrent dans la chambre de Mademoiselle à l’instant même où nous déjeunions.
- Qui êtes vous ? lui demanda l’un d’eux.
- Je me nomme Blasin.
-Et qui est ce Monsieur ?
- Demandez le lui vous même.
- Que faites vous à Vienne ?
Je prends du café au lait comme vous voyez.
- Si Monsieur n’est pas votre mari vous avez à quitter Vienne dans les vingt quatre heures
- Monsieur est mon ami et je ne partirai d ici que lorsqu il me plaira à moins cependant qu on ne m y force.
- Fort bien. Nous savons que Monsieur occupe une autre chambre mais cela ne fait rien.
Là dessus l un des deux sbires entra dans ma chambre. Je le suivis et lui demandai ce qu il cherchait.
- Je veux voir votre lit il n est pas défait vous avez couché ailleurs.
- Que vous importe et que signifie donc ce honteux espionnage ?
Il rentra dans la chambre de mademoiselle Blasin et un moment après les deux sbires s éloignèrent en réitérant l’ordre de partir dans les vingts quatre heures. Je dis à mademoiselle Blasin de s’habiller d’aller trouver sur le champ l’ambassadeur français et de l’instruire de ce qui venait de se passer. Je lui conseillai surtout de conserver le nom de Blasin, de se dire non mariée et marchande de modes et de déclarer qu’elle attendait une occasion pour se rendre à Strasbourg de là à Lyon et enfin à Montpellier »…

Le 30 décembre 1766, la jeune femme prend place dans la diligence qui va l’emmener vers le sud. Pour la deuxième fois de sa vie, Casanova à payé le voyage de retour.

« Ainsi malgré cette indigne police je passai avec Mademoiselle Bîasin tout le temsp que nous restantes ensemble à Vienne. Je voulus lui donner cinquante louis mais elle n’en accepta que trente en m’assurant que cette somme lui suffisait pour atteindre Montpellier ».

Montpellier, 1769

Après avoir passé six semaines en prison à cause d’une aventure avec la belle Nina Bergonzi, Casanova revient en France après un séjour d’un an en Espagne.

Il prends son temps et progresse par petites journée, Narbonne, Béziers, Pézenas, Montpellier, enfin, où il s’installe à l’auberge du Cheval-Blanc, rue de la Saunerie, une des meilleure de la ville.

« Je désirais vivement retrouver la Castel Bajac, beaucoup plus pour me réjouir de son état prospère ou pour partager avec elle le peu que je possédais que dans l’espoir de renouveler nos anciennes liaisons, mais je ne savais comment faire pour la découvrir. Je lui avais écrit sous le nom de Madame Blasin mais elle n avait point reçu ma lettre parce que c’était un nom en l’air qu’elle s’était donné et qu’elle ne m’avait point confié son nom véritable ».

Sachant que le mari de la belle jeune femme était pharmacien, il mène son enquête en prenant soin de ne pas lui porter tord. Il se présente sous prétexte d’avoir besoin de drogues peu communes pour des expériences. Entre en conversation à propos des différences sur la pratiuqe de l’exercice pharmaceutique dans les divers pays qu’il avait traversé.

« Enfin mon stratagème me réussit le troisième jour. Je reçus de mon ancienne amie un billet qui me disait qu’elle m avait vu parler à son mari dans son officine et elle me priait d’y revenir à telle heure… Elle terminait son billet par ces mots. Je ne doute pas que mon bon mari ne triomphe en finissant par me présenter à vous comme sa chère femme »…

Casanova fait comme on lui a conseillé, et le bonhomme lui demande, effectivement s’il il a connu quelque part une jeune marchande de dentelles nommée mademoiselle Blasin de Montpellier. Après la réponse du séducteur, il l’invite à le suivre. Il retrouve alors son ancienne maîtresse et tous deux se livrent alors à une belle comédie devant le mari émerveillé devant autant de politesse et de galanterie vis-à-vis de sa chaste moitié.

Invité à dîner, son ancienne maîtresse lui dit qu’elle est désormais heureuse, que personne ne lui reproche ici quoi que ce soit. Casanova reste encore quatre jours dans une amitié réciproque sincère. Puis ils reprends son voyage pour une halte à Nîmes.

« Je partis de Montpellier certain que ma visite avait augmenté l’estime que son mari et sa belle mère avaient pour elle et je me félicitais en voyant que je pouvais me sentir véritablement heureux sans commettre des crimes ».

Pour découvrir la véritable identité de mademoiselle Blasin, nous vous recommandons la lecture de Casanova et la belle Montpelliéraine, par Jean-Claude Hauc.

Sur les traces de Giacomo… le buste retrouvé.

J. Casanova de Seingalt - Buste découvert au Château de Waldstein.

Portrait de Giacomo Girolamo Casanova de Seingalt (1725-1798) à quarante ans. Gravure à l’eau-forte d’après un buste en terre cuite retrouvé au château de Dux. Eau-forte : 1883. — Buste : présumé XVIIIème siècle.
Eau-forte dans Octave Uzanne, Le Livre (mensuel), vol. 3 (1884), p. 32 (février),  Paris par A. Quantin. – Buste au Musée des arts décoratifs de Vienne.

Extraits ayant trait aux sources de la gravure et du buste d’origine. Le texte de 1887 prétend que le buste est fait par Casanova lui-même mais c’est certainement une erreur.

in Le Livre (monthly), vol. 3 (1884), p. 32
« BUSTE DE JACQUES CASANOVA, gravé à l’eau-forte par Gaujean. »
in Le Livre (monthly), vol. 3 (1884), p. 71
« NOS GRAVURES : C’est un véritable plaisir pour nous que de pouvoir offrir à nos lecteurs le beau portrait de Jacques Casanova de Seingalt que l’on trouvera dans cette livraison. Dans un voyage récent en Autriche, nous avions remarqué un admirable buste en terre cuite du célèbre aventurier qui se trouvait et se trouve encore exposé au Musée des arts décoratifs de Vienne. Après amples informations prises auprès des directeurs et archivistes du Musée, nous ne pouvions plus douter de l’authenticité de cette admirable figure, si fière, si audacieuse, si hautement intelligente. C’est bien le Casanova de quarante ans que nous avons entrevu si impétueux à travers ses Mémoires, et pour la première fois nous avons enfin l’expression réelle du fameux auteur de Ma fuite des Plombs de Venise. Après de nombreuses démarches nous avons pu faire photographier ce buste inédit et tout récemment découvert au château de Waldstein, nous l’avons fait graver avec soin par un aquafortiste de talent et nous sommes heureux de pouvoir le publier dans cette Revue qui a consacré à Casanova des pages si remarquables et si remarquées, dues à la plume de notre confrère Armand Baschet. On se souviendra également qu’en juin 1882, nous avons publié un portrait de Casanova à l’âge de soixante-trois ans retrouvé dans un exemplaire de l’Icosameron appartenant au cavalier Stefani de Venise. La ressemblance entre le buste reproduit ici et ce dernier portrait est trop éloquente pour que nous nous livrions à des commentaires inutiles. »
in Le Livre (monthly), vol. 6 (1887), p. 35
« CASANOVA INÉDIT, AVANT-PROPOS ET PRÉFACE A SES MÉMOIRES : [...] À la suite de ces articles qui furent lus, commentés et reproduits dans les journaux littéraires de l’Europe entière, nous sommes revenu à diverses reprises sur Casanova et ses œuvres, et nous avons établi, en quelque sorte, son iconographie par la publication de deux portraits, le premier (Casanova à soixante-dix ans) reproduit d’aprés une gravure rarissime de son Icosameron, le second gravé spécialement d’après un buste de Casanova fait par lui-même à l’âge de quarante ans, et que nous venions de découvrir à l’Exposition des Arts décoratifs de Vienne en 1883, au cours d’un voyage en Orient. Depuis cette époque nous n’avons point abandonné notre piste casanovienne ; [...] »

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